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jeudi 31 janvier 2019

47 ans




            Ma mère est décédée à l’âge de 47 ans.  J’ai aujourd’hui 39 ans.  Parfois, je me surprends à penser que, s’il s’avérait que j’ai le même destin qu’elle, il me resterait seulement huit années à vivre.  Pensez-y, huit années, ce n’est rien, pas même une décennie. Un claquement de doigts, un clignement de paupière, et hop, les dernières années envolées, parties dans un nuage de fumée.
            Huit ans.  Mon aîné aura à peine atteint l’âge adulte, mon cadet sera en plein cœur de son adolescence.  Quitter mes enfants et les laisser là, sans avoir pu les amener au bout du chemin.  Laisser là mon travail de mère inachevé, abandonner mes enfants, les laisser comprendre durement la vie adulte sans être là pour les guider, les soutenir, sans pouvoir être à tout le moins une présence invisible, mais disponible en cas de besoin.  Ne pas voir les adultes qu’ils deviendront, ne pas connaître mes petits-enfants.  Est-ce que ma mère a pensé à tout ça dans les derniers mois de sa maladie ? En avait-elle seulement la force ? Était-elle terrorisée à l’idée de nous abandonner ? Y avait-il des choses qu’elle aurait aimées nous enseigner avant de partir, avait-elle eu des regrets ?  Avait-elle tenté d’imaginer notre avenir, de visualiser les femmes que nous deviendrions ?  Avait-elle confiance en notre force intérieure ou, au contraire, ne voyait-elle que notre fragilité d’adolescentes désemparées de perdre leur maman ?  Et mes garçons, comment réagiront-ils à mon départ, si celui-ci avait lieu dans huit ans ?  Parviendront-ils à trouver cette force intérieure ?  Resteront-ils fragilisés pour le reste de leur vie ?  Est-ce que mon aîné se barricadera dans la colère ?  Est-ce que mon cadet se refermera sur lui-même ?
            Huit ans.  Mon chum aura alors atteint la barre des soixante ans.  Sortir avec une femme plus jeune et lui survivre, quelle malchance.  Dans huit ans, cela fera 27 ans que nous sommes ensembles.  Quand ma mère est décédée, mes parents cumulaient 21 années de vie commune.  Après toutes ces années passées ensembles, c’est un peu, j’imagine, comme perdre une partie de soi-même.  Un vide abyssal dans sa vie, un vide à l’intérieur même de soi.  Un vide qui ne doit jamais complètement se remplir, un vide qui laisse des séquelles, qui teinte d’une nouvelle couleur le reste de sa vie.  Comment survivre à ceux qu’on a aimés ?  Mon chum trouvera-t-il une autre amoureuse ? Humm.  Probablement.  Tout comme mon père l’a fait.  Je lui souhaite.  J’espère qu’elle n’effacera pas trop mon souvenir.  Juste un peu, pour qu’il n’y ait pas trop de souffrance et que tout le monde puisse être heureux.  Comment sera-t-elle avec mes enfants ?  Quel rôle mon chum lui laissera-t-il jouer ?  C’est elle qui connaîtra mes petits-enfants.  J’espère qu’ils auront tout de même un petit quelque chose de moi en souvenir (des grands yeux, des longs doigts fins, un petit déficit d’attention, de mauvaises dents, n’importe quoi).  Quel sera le chemin de mon amoureux sans moi, restera-t-il dans son Outaouais adoptive ou retournera-t-il sur le bord de son fleuve Saint-Laurent ?
            Huit ans.  Je serai encore au travail, je n’aurai même pas encore atteint l’âge de la retraite.  Je ne peux qu’imaginer le choc des amis et collègues de ma mère lorsqu’elle est décédée.  J’imagine ses collègues passant devant son bureau vide.  J’imagine celle qui a eu son poste par la suite (remplacer une morte, ça doit être gai).  J’imagine la peine de ses amis, la constatation brutale, qu’à 40 ans, la vie commence à être plus fragile.  J’imagine en même temps leur soulagement que la foudre ne soit pas tombée sur eux, mais juste à côté.
            Si je franchis la barre des 47 ans, chaque année sera une victoire, un cadeau de la vie.  Une année de plus avec mes enfants, mon amoureux, ma sœur, mes amis, mes collègues.  Une année de plus pour en profiter.  Une année de plus pour faire vraiment ce que j’ai envie de faire.
            La peur de mourir, ça doit être pour cette raison que j’ai commencé à écrire.  Pour me rappeler que je suis en vie, pour en témoigner, pour laisser une trace de mon passage, à ma façon. 

jeudi 11 octobre 2018

La grisaille



J’aime quand la grisaille est de retour.  J’aime quand le mercure chute sous la barre de vingt degrés et que l’on doit ressortir les chaussettes et la veste de jeans.  J’aime que le soleil se fasse plus discret, que le vent frisquet vienne chatouiller ma peau encore bronzée.  J’aime ce temps maussade qui me donne le droit d’être triste, le droit de me refermer sur moi-même, de ne pas sortir, de ne pas être trop active ni trop efficace, le droit de procrastiner, de laisser les heures s’égrainer sans chercher à les combler.
Je vois les feuilles et les plantes qui roussissent et qui meurent tranquillement, comme si elles prenaient un repos bien mérité après avoir grandi et verdi tout l’été. Je sens ce repos qui m’appelle aussi.  Je pense à tout ce qui s’éteint.  Je pense à la mort.  Je pense aux êtres chers qui m’ont quittée, mais qui, contrairement à la nature, ne renaîtront pas.  La grisaille leur fait une place, ils peuvent venir se blottir contre moi.  Nous pouvons être tristes ensembles, faire revivre les souvenirs.  Je peux repenser à ton dernier automne papa, à ton dernier bal des citrouilles, à ta dernière marche au Caluron, à ta dernière dinde à la sauce dégueulasse.  Je me remémore les photos prises à cette époque, tu avais déjà commencé à maigrir, tu nous avais parlé de ton trou de ceinture, un de moins, tu avais ris, tu étais content.  Il faut croire qu’à partir d’un certain âge, maigrir n’est pas une bonne nouvelle.  Je repense à ton dernier automne maman.  Il y a 23 ans déjà, tu entamais ton dernier mois de vie sur terre. En chimiothérapie depuis plusieurs mois déjà, tu voyais la guérison approcher, elle était à ta portée, tu pouvais la toucher du bout des doigts, mais elle t’a fait faux bond, elle est allée sauver d’autres vies, te laissant incrédule et désemparée au bord du gouffre, à la merci de cette mort qui t’as fauchée d’un seul coup, toi aussi.
Le temps est sombre, l’air est froid, le vent siffle, nous prévenant qu’il faudra bientôt se mettre à l’abri, pour de bon.  À l’abri, ainsi, seule dans ma maison, j’ai l’impression que rien ne peut m’arriver.  Ma maison me protège.  De quoi ?   Je ne sais trop.  Des déceptions.  Des efforts non-récompensés.  De la comparaison.  Du trop grand bonheur des autres.  Première grisaille, premier feu.  Le bois mort que l’on brûle.  Les premières flammes, les premiers craquements, comme s’il reprenait vie.  Chaleur et lumière pour contrer la froide grisaille.
Cette noirceur qui s’installe, qui nous avale presque complètement.  Bientôt, je ne suis plus bien, j’étouffe, je suis prise à l’intérieur, l’extérieur est trop hostile.  Je manque de courage pour affronter cette hostilité.  Qu’est-ce que j’y gagnerais, de toute façon ? Vais-je seulement m’épuiser ?  J’ai peur de mourir.  La mort est là, elle me guette.  Quand elle le décidera, elle me saisira à bras-le-corps et je ne pourrai plus rien faire, je ne pourrai que contempler mon impuissance.
La nature se meurt.  Et je meurs un peu avec elle à chaque année.  Une année d’usure de plus.  Une année de vie de plus qui est partie en fumée.  Une année de plus qui me rapproche de la mort, de la fin.
Le temps est gris.  Il me semble plus honnête que le beau temps qui nous laisse croire à la facilité de la vie.  Dans cette vie où tout va vite tout le temps, où il faut constamment aller de l’avant, tourner la page, continuer, progresser, la peine, la tristesse et le deuil ont souvent bien peu de place.
 Mais aujourd’hui, j’ai le droit d’être triste.


jeudi 4 octobre 2018

Retour vers le futur



Je défais des boîtes.  Encore.  Au fur et à mesure que je place des objets dans mon ancienne/nouvelle maison, je sens revenir le passé.  Tout doucement.  Mes émotions arrivent au compte-gouttes. 
Pendant les premières semaines, il fallait aller vite, placer la chambre des enfants avant la rentrée scolaire, avoir une cuisine fonctionnelle, être capable de marcher dans le salon sans risquer de se blesser.  Il fallait appeler les assurances, régler une multitude de détails techniques.  Mes émotions semblaient m’avoir lâchées.  Pas le temps.  Il fallait continuer d’aller de l’avant, rassurer les enfants.
Maintenant, l’urgence est passée.  Il reste les détails.  La lampe à droite ou à gauche du vaisselier, les Lego au fond ou à l’entrée du salon ? Les cadres à accrocher, les petits objets à ranger.  Il y a aussi tous les objets de mon père qui sont encore dans la maison, les objets de ma famille, les objets de mon enfance.  J’en retrouve certains au sous-sol dans une armoire, je les reconnais aussitôt, même si je ne les ai pas vus depuis plus de 30 ans.  Il y a mon jeu de mémoire 12 wigwams, tout poussiéreux. Il consiste en 20 petites figurines d’indiens de quatre couleurs différentes qu’il faut cacher sous les tipis.  Je prenais toujours les rouges, je les reconnais.  Je joue un soir avec mes enfants et ma sœur.  Mon cadet tend spontanément la main vers les indiens rouges, j’ai un pincement au cœur, j’hésite à les laisser entre les mains de quelqu’un d’autre, fût-il mon propre fils.  Alors, je cache les petits indiens (les jaunes cette fois) sous les tipis et je me rappelle de façon très nette la joie que j’éprouvais à l’époque où je jouais avec ma sœur et mes parents (un tel jeu serait impensable aujourd’hui, genre full appropriation culturelle).
Il y a aussi les assiettes pour la fondue chinoise et les petits bols multicolores pour les sauces.  Juste à côté des bols pour la soupe à l’oignon (que ma mère faisait avec les restes de bouillon de la fondue).  Il y a le plat en pyrex dans lequel mon père faisait chauffer le maïs en crème pour son classique poulet BBQ-patates frites-maïs en crème.
Il y a, dans le bureau au 2e étage, deux tiroirs qui ne semblent pas avoir été touchés depuis plus de 20 ans.  Ils contiennent encore des effets personnels de ma mère. Dans le premier, tout son matériel à dessin. Elle avait débuté des cours quelque temps avant sa mort.  Tout est là, tel que dans mon souvenir, indemne.  Pas un crayon n’a été aiguisé depuis, pas une feuille n’a été noircie.  En déplaçant les objets, je reconnais tout-à-coup mon écriture d’adolescente au fond du tiroir.  J’ai écrit maman.  Je me souviens que je faisais souvent mes devoirs à cet endroit. J’ai dû griffonner ça dans un moment d’égarement, entre deux résolutions d’équations du second degré.  Mon écriture est là, tout simplement, au milieu des trucs de ma mère, comme si cela datait d’hier.  Dans l’autre tiroir, il y a son kit de couture, encore une fois identique à dans mon souvenir. Toutes les bobines de fils, toutes les aiguilles, tous les boutons, tous choisis et placés là par ma mère, ils sont là, figés dans le temps, dans ce tout petit espace, c’est comme si une partie de son âme était encore là.  Je ne touche à rien et referme le tiroir.  Je ne sais pas coudre.  Elle n’a pas eu le temps de me montrer.
Dans le fond d’une boîte, je retrouve la vieille montre de ma mère, arrêtée à l’heure de sa mort.  Je la remets dans la petite armoire à bijou encastrée au mur dans la chambre de ma mère, dans ma chambre.  Les larmes me montent au yeux.  Je referme la porte.  Je me sens bien.  Enfin, une émotion plus forte qui m’emporte.  Enfin, je commence à me déposer dans mon ancienne/nouvelle maison.

jeudi 19 avril 2018

Traces de vie

 
Lorsque mon père est mort, il était partout.  Il a quitté sa maison un jour, pour l’hôpital, et il n’est jamais revenu.  Il n’a pas fait sa valise, il n’a pas vendu sa maison pour en acheter une plus petite, il n’a pas fait de séjour dans une résidence auparavant, il est simplement parti.  Il s’est volatilisé du jour au lendemain, laissant tout derrière lui.

          La première fois que je suis retournée chez lui après sa mort, il habitait encore la maison.  Il y avait ses bottes dans l’entrée, ses manteaux dans la garde-robe, de bouts de papier ici et là avec son écriture dessus.  Il y avait ses livres qui traînaient, sa musique dans le système de son, son calendrier d’accroché au mur avec ses rendez-vous de notés.  Il y avait des messages de ses amis sur le répondeur, du courrier à son nom.  Il était également partout dans son érablière, dans sa cabane à sucre, dans sa grange, dans son atelier.  Les choses étaient encore rangées à sa façon, selon son ordre à lui.  Le banc de scie était encore branché, des planches coupées étaient déposées à son côté. Un travail interrompu, jamais repris.  Un pot de vis était ouvert sur l’atelier, la dernière sorte dont il aura eu de besoin, peut-être pour une réparation urgente, oubliant alors de ranger le pot.

          Je me souviens de ma première marche dans l’érablière, il y avait, à un certain endroit, des tronçons d’arbres coupés et cordés. Je me rappelle m’être dit, à ce moment-là, que c’était probablement lui le dernier à les avoir manipulés, quelques semaines auparavant, quelques mois tout au plus. Je le voyais presque, là, juste devant moi, en train de travailler.  Les premiers temps après sa mort, quand j’entrais dans sa cabane à sucre, j’avais l’impression de marcher directement dans ses pas, de toucher ce qu’il venait à peine de toucher.  Peut-être y avait-il même encore des empreintes de ses doigts sur l’évaporateur.

          Deux ans plus tard, que reste-t-il ?  Il ne reçoit plus de courrier ni de message de ses amis.  Je reçois encore des documents au nom de la succession Yves Lacombe, mais bientôt, eux aussi cesseront, effaçant son nom.  Ses vêtements, ses livres, ses disques ont été triés, donnés, rangés.  Le dernier à être passé dans la grange, c’est moi, ma sœur, ma belle-mère, mon chum, ou mes demi-frères.  Nous réorganisons les objets, rangeons à notre façon.  Le sol autour de la maison, les sentiers dans la forêt, les champs, ont été foulés par d’autres, effaçant ses pas.  L’évaporateur a été manipulé par d’autres mains, effaçant l’empreinte de ses doigts.  Les dernières cannes de sirop d’érable qu’il avait achetées ont été remplies, le dernier bois qu’il avait fendu a été brûlé, la dernière sauce à spaghetti qu’il avait cuisiné a été mangée.

          Son souvenir est encore là, dans quelques objets choisis et exposés ici et là, dans quelque façon de faire que nous gardons de lui, dans quelques réparations qui tiendront encore quelques années.  Mais au fil du temps, ses objets deviendront les nôtres.  Les décisions qu’il avait prises, les choses auxquelles il croyait, seront mélangées aux nôtres, pour ne faire plus qu’un, un amalgame, de lui, de nous, des autres avant lui, des autres à venir, comme un bon vin qui se bonifie avec les années.  Sa maison sera la nôtre, ses terres seront les nôtres.  Et tout se mélangera.  De lui, il ne restera plus rien de tangible, de concret. Sa présence deviendra qu’un lointain souvenir.  Il restera une mémoire, une impression, une émotion.  Les souvenirs seront de plus en plus flous et de moins en moins nombreux.  On oubliera jusqu’au son de sa voix.  Je le sais. Ça s’est passé comme ça pour ma maman.

 

jeudi 15 février 2018

La maison d'enfance


Simplement à l’écriture du titre, je me rends bien compte de la chance que j’ai d’en avoir eu une, d’avoir eu un nid stable et douillet pour grandir et m’épanouir, entourée de parents aimants et d’une petite sœur (aimante, mais un peu tannante quand même).  Mes parents ont emménagés dans cette maison alors que j’avais 6 mois et ils n’en sont jamais partis.  Seule la mort les en a séparés.  Pendant longtemps, cette maison a été mon repère, mon ancrage, une source de ressourcement et de protection.  Même lorsque je l’ai quitté pour faire mes études collégiales et universitaires.  Même dans ma vie de jeune adulte alors que j’habitais avec mon amoureux et que nous tentions, à notre tour, de créer notre propre nid.  Je me suis séparée d’elle tranquillement, à mesure que les rides s’accumulaient sur mon visage et que je me créais de nouveaux repères, de nouvelles balises.  Et puis, un jour, j’ai réalisé que cette maison n’était plus mon port d’attache, elle restait unique, mais non plus indispensable pour moi.  J’avais mon amoureux, j’avais mes enfants, j’avais fondé ma famille, j’avais mes propres rêves.  Mais voilà que, quelques années plus tard, mon père décède et l’opportunité m’est donnée de retourner y vivre.

          Mais laissez-moi d’abord vous parlez d’elle, de ma maison d’enfance. Elle est pratiquement un membre de notre famille.  C’est une vielle maison de ferme construite en l’an 1910. Mes parents en ont été les deuxièmes propriétaires, nous en serons les troisièmes.  Mon père l’a eu pour une bouchée de pain à l’époque, ces vieilles maisons de campagne n’étant plus très populaires aux débuts des années quatre-vingt. Elle était blanche et verte pendant mon enfance, elle est maintenant bleue et beige.  Ma mère aimait bien raconter comment sa propre mère avait failli perdre connaissance la première fois qu’elle y avait mis les pieds. « Mon Dieu ! Je ne peux pas croire qu’il (mon père) ait amené ma fille dans un endroit pareil ! » . Ce n’était pas un petit bungalow propret, disons.  Mes parents y ont fait beaucoup de rénovations.  Les armoires de la cuisine, c’est mon grand-père paternel qui les a construites.  Le plancher du deuxième étage est fait de vieilles planches de bois larges d’au moins trente centimètres.  Il y a une ancienne cuisine d’été, qu’on appelle encore comme ça, mais qui n’en est plus une.  Il n’y a pas beaucoup de fenêtres avec vue sur les champs, les invités se demandent souvent pourquoi, mais tsé, dans le temps, les cultivateurs passaient leurs journées dans les champs donc ils n’avaient pas vraiment le goût de les contempler le reste du temps.  Il y a une vieille cuisinière au bois, qui fut très utile à mon père et ma sœur pendant le verglas de 1998.  Cette maison, elle a aussi une cave, pas un sous-sol là, une cave, pas finie, genre vraiment pas.  Elle porte en son sein également, plein de mouches domestiques, des mouches à marde comme on dit, quelques souris et parfois des fourmis.  Ma vieille maison, elle se chauffe au bois.  Elle a une vieille grange et un vieux poulailler pour lui tenir compagnie.  Une cabane à sucre aussi, une jeunesse, elle, par contre.

          Alors voilà, retourner vivre dans cette maison, c’est pour moi source de joie et d’angoisse.  Je ne cesse de dire à mon chum et à mes enfants qu’on se lance dans une nouvelle aventure.  Une nouvelle aventure qui est en même temps, pour moi, un retour en arrière.  Cette maison sera l’endroit où j’aurai passé la majeure partie de ma vie.  Est-ce vraiment ce que je souhaite ? Qu’est-il advenu de la petite fille qui voulait parcourir le monde ? De l’adolescente qui ne voulait pas d’enfants et qui ne voulait surtout pas vivre sur une ferme ? Mais les rêves ne sont pas statiques, ils changent et se modifient, eux aussi.  Mes parents ne sont plus de ce monde, mais à la ferme, ils seront partout, dans chaque craquement de planche, dans chaque érable qui coule, dans chaque chant d’oiseau.

  Voir aussi :
 La maison vide

jeudi 25 janvier 2018

Ce que le cancer m'a appris


Le cancer m’a d’abord appris à ne jamais rien prendre pour acquis.  Il m’a appris que rien n’est immuable, que rien n’est figé dans le temps, que tout est amené à changer, tout le temps.  Que le bonheur côtoie le malheur. Tout le temps.  Constamment.  Que rien n’est éternel et que tout a une finalité.  Que la vie et la mort sont intimement liées, que l’une ne va pas sans l’autre.  Jamais.  Il m’a appris que même ce qu’on imagine comme étant la chose la plus terrible au monde, on arrive à la prendre à bras le corps, on arrive à y faire face, presque malgré nous.  Le cancer m’a appris qu’il y a des choses qu’on ne contrôle pas et sur lesquelles il est inutile de s’acharner.  Le cancer m’a appris à considérer la fin potentielle de toute chose, ma propre fin et celle des autres.  Il a mis la mort au cœur de ma vie. J’en parle souvent, tout naturellement : « Quand je vais être morte… », « Quand tu seras mort… », « Si je meurs en premier… », « Quand tes parents vont mourir… ».

          Le cancer m’a appris que des métastases ce n’est jamais bon signe.  Il m’a appris les ravages de la chimiothérapie.  Il m’a appris ce que c’était des nausées, des vraies.  Il m’a appris qu’une mère, ça pouvait être fragile.  Et pleurer dans son lit le matin.  Et recommencer à croire en Dieu, malgré tout le chemin parcouru pour s’en séparer.  Il m’a appris qu’un père, ça pouvait perdre contact avec la réalité quand la souffrance est trop grande.  Il m’a appris qu’un père pouvait pleurer.  Et être sans mot. 

          Le cancer m’a aussi appris qu’un père, ça peut s’occuper seul de ses enfants.  Qu’un père, ça peut aller acheter des serviettes sanitaires à ses filles.  Qu’un père, ça peut soutenir sa fille aux prises avec une grossesse non-désirée et  qu’un grand-père, ça peut s’occuper d’un bébé naissant.  Le cancer m’a appris qu’on peut vivre sans sa mère.  Le cœur triste par moment, mais qu’on y arrive.

          Le cancer m’a appris que la foudre peut frapper deux fois au même endroit, qu’un cancer n’en empêche pas un autre.  Le cancer m’a appris que la maladie ne compte pas, qu’elle n’est ni juste ni équitable, qu’elle fait ce qu’elle veut, qu’elle ne fait pas la différence entre bons et méchants, jeunes ou vieux, riches ou pauvres.

          Le cancer m’a appris que mêmes anéantis, on peut organiser des funérailles.  Le cancer m’a appris que même quatre jours après le décès d’un être cher, on peut choisir de façon rationnelle la sorte de sandwichs qui seront servies au goûter après la cérémonie.  Le cancer m’a appris qu’il faut payer pour faire creuser un trou au cimetière.

          Le cancer m’a appris c’est quoi un picc line ou une voie centrale.  Il m’a appris l’attente interminable dans une chambre d’hôpital.  Il m’a appris l’espoir de voir arriver un médecin avec une bonne nouvelle.  Il m’a appris qu’il n’y a pas juste des jaquettes d’hôpital bleues, qu’il y en a aussi des vertes.  Il m’a appris à quoi ça ressemble un gémissement de mourant et que ça s’appelle vraiment comme ça, un gémissement.  Il m’a appris que la maladie rapproche ceux qui restent (« on se voit plus que pendant le temps des fêtes »).

          Le cancer m’a appris qu’on paye 50% d’impôt sur un gain en capital.  Il m’a appris comment liquider une succession. Il m’a appris c’est quoi un droit acquis, l’aliénation d’un lot, une servitude et c’est quoi être inscrit aux taxes. Il m’a appris que la TPS et la TVH, c’est la même affaire.  Il m’a appris que l’Union des producteurs agricoles et la Commission de la protection des terres agricoles existaient et pouvaient m’être utiles.  Il m’a appris qu’on met du diesel dans un tracteur, de l’essence dans une motoneige et mélange huile-essence dans une scie à chaîne. Il m’a appris à peser sur la flotte quand la température monte trop lorsqu’on sort le sirop d’érable.  Il m’a appris la différence entre un CELI et un REER.  Il m’a appris tout le travail invisible que quelqu’un peut faire. 

Le cancer m’a appris tout l’amour qu’on peut porter à quelqu’un et tout le vide qu’on peut ressentir à sa perte.  Il m’a appris que la vie nous rattrape toujours.  Il m’a appris que les aurevoirs arrivent toujours trop vite.  Il m’a appris qu’un peut devenir orpheline à n’importe quel âge.  Et apprendre à vivre avec.

 

 

jeudi 30 novembre 2017

Mon séjour aux soins palliatifs


L’étage des soins palliatifs à l’hôpital Notre-Dame, c’est le 5e étage.  Je ne me rappelle plus du nom du pavillon par contre.  Tout ce que je me rappelle, c’est que ce n’est pas dans le même pavillon que l’hémato-oncologie. 

          Quand nous sommes arrivés à l’hôpital ce vendredi soir de mai (vendredi le 13 mai), il faisait beau et chaud.  Il me semble que nous étions dans le Toyota RAV4 de mon père.  Nikola, mon demi-frère, conduisait, j’étais assise à l’avant côté passager, ma sœur et Merlin, mon autre demi, étaient assis à l’arrière.  Nous étions partis en catastrophe, mais nous avions quand même amené chacun un petit bagage.  Je pense que personne n’a parlé de tout le voyage.  Deux heures avec juste de la musique et des pleurs.  À un certain moment, Niko me dit de texter Geneviève (sa mère, ma belle-mère) pour lui dire notre heure d'arrivée, qu’avec Google Map c’était possible d’être très précis quant à notre heure d’arrivée.  Impressionnant, que je me suis dit, moi qui n’est pas trop branchée technologie.  Je m’exécutai. Puis, je me dis qu’on allait sûrement zigoner  un bon bout de temps avant de trouver un stationnement et que ça, google ne le calculerait pas.  Comme quoi  la vie finissait toujours par nous rattraper, mon père était en train de mourir et moi j’avais des réflexions sur google et le stationnement.

          Niko trouva finalement un stationnement en deux temps trois mouvements et nous nous éjectâmes littéralement de la voiture (bon, quand je dis nous, j’exclue évidemment Merlin, qui est difficile d’extraire de sa zenitude).  Nous courûmes pratiquement jusqu’au pavillon.  Pourquoi cet empressement ? Je pense que nous avions tous un peu peur qu’il meurt avant qu’on arrive.  Les dernières paroles de Geneviève étaient quelque chose comme : « Ok. Yves est transféré aux soins palliatifs de l’hôpital.  Venez-vous en maintenant ». 

          Au rez-de-chaussée de ce pavillon, il y a toutes sortes de départements administratifs.  Nous traversâmes de longs couloirs déserts avec, un peu partout,  des plaques remerciant des donateurs d’accrochées aux murs. Nous prîmes un vieil ascenseur et nous débouchâmes sur le corridor des soins palliatifs, face au poste des infirmières.  Il y avait du tapis, les lumières étaient tamisées, je peux presque dire qu’on s’y sentait bien. Rien à voir avec l’horreur du département d’hémato-oncologie.  Je ne me souviens plus si l’on s’informa au poste des infirmières pour connaître le numéro de la chambre ou si on la connaissait déjà. Enfin, nous tournâmes à droite et nous vîmes ma belle-mère au fond du corridor.  Je me rappelle que nous étions encore très troublés-bouleversés-choqués par les événements des jours précédents (Voir Pour une fin moins angoissante ) et, en même temps, soulagés d’être arrivés à destination, destination finale s’il en est une.  Ma belle-mère nous accueillit et nous nous assîmes tous par terre au fond du corridor. Pourquoi par terre ? Pourquoi dans le corridor ? Pourquoi pas dans le salon des familles juste à côté ? Peut-être qu’il n’y avait plus de place, je ne sais plus, tout ce que je sais c’est que cela s’est fait tout naturellement, s’asseoir par terre dans le corridor.  Ma belle-mère a réussi à calmer notre rancœur en nous disant que l’endroit où mon père passerait ces derniers instants importait peu au fond, que l’important était que nous soyons tous là, avec lui.  Tout le reste s’évapora en effet à ce moment (il reviendrait plus tard).

          Mon père était encore lucide à notre arrivée, il ouvrait encore les yeux (demain, il ne les ouvrirait plus).  Il m’entendit arriver près de lui, il se retourna vers moi, me regarda, me sourit.  Ce fut notre dernier regard, notre dernier sourire.  Son visage, à cet instant précis, je m’en souviendrai toute ma vie.  Je l’ai vu dans ses yeux, je l’ai vu dans son sourire, il me disait adieu.

          Je ne me souviens plus ce qu’on a fait pour souper ce soir-là.  Je pense qu’on a mangé dans la petite cuisine des familles, mais je ne me rappelle plus quoi. Quelqu’un a dû aller nous chercher de la bouffe quelque part, à moins que nous ayons fait livrer…quoique je voie mal un livreur d’Au Coq-BBQ arriver à l’étage des soins palliatifs. Il était très tard lorsque nous soupâmes, genre 22h00 passé.

          Comme il y avait deux lits pour la famille dans la chambre de mon père, ma belle-mère et moi décidâmes de dormir là et ma sœur et les demi d’aller dormir chez un oncle pas loin.  Je devais tout de même ressortir avec eux pour aller chercher mon bagage dans l’auto. J’étais avec Niko, ma sœur et Geneviève et nous attendions Merl en face du poste des infirmières.  Il apparut tout-à-coup avec un oreiller de l’hôpital dans les bras et il demanda à sa mère s’il pouvait emprunter le dit oreiller pour la nuit ! La face que sa mère a faite ! « Ben non », qu’elle lui dit, et lui d’insister : « Ben quoi, je vais la ramener demain.  Chez  Fred, il n’y aura pas assez d’oreillers pour tout le monde. » Sa mère secoue la tête : « Non, Merlin ». Et là, j’éclatai de rire. Fort. Plus capable de m’arrêter (rire nerveux vous me direz, sûrement). Et il en rajoutait, il ne comprenait pas pourquoi il ne pouvait pas juste le prendre pour la nuit, sortir de l’hôpital avec et le ramener le lendemain matin comme si de rien n’était, que nous avions ben assez d’oreillers comme ça dans la chambre de papa.  Dire qu’en hémato-oncologie, on nous avait bien précisé que c’était un seul oreiller par patient et que ça coûtait cher les oreillers, et là, l’autre qui voulait se pousser avec un oreiller.  J’ai ri jusqu’à l’auto, je pense.  L’hôpital Notre-Dame : une histoire d’oreillers.

          Je suis revenue seule dans mon pavillon administratif.  J’ai déambulé seule à travers les couloirs sombres et déserts.  La situation était surréaliste.  Il devait être près de minuit et je me promenais dans les couloirs silencieux d’un hôpital avec mon bagage.  J’ai même faillit me perdre.  Je m’en allais rejoindre mon père pour sa dernière nuit. 

          Quand je suis revenue à l’étage, je suis allée prendre ma douche.  Il y avait une grande salle de douche adaptée que l’infirmière nous avait dit qu’on pouvait utiliser.  Je prenais ma douche et je faisais les mêmes gestes que d’habitude.  Je savonnais, je rinçais, je frottais.  Je faisais tous ces gestes familiers comme si j’étais chez-moi, mais cette fois-ci, j’étais entourée de mourants.

          Je suis retournée à la chambre.  Geneviève dormait déjà.  Je me suis glissée sous les couvertures et je me suis endormie au rythme du souffle agonissant de mon père. 

          Le matin, quand je me suis réveillée, Geneviève était déjà levée, elle était assise aux côtés de mon père, elle lui tenait la main et elle lui parlait de toutes sortes de choses.  Je me suis habillée tout en l’écoutant lui parler.  Comme il était encore tôt,  7 heures je crois, j’ai décidé de garder mon bas de pyjama pour un temps encore, celui-ci étant beaucoup plus confortable que mes jeans. L’infirmière de nuit vint faire sa dernière visite. Elle dit que la coloration de la peau de mon père commençait à changer ; elle était bleue par endroit.  Elle dit que ça pourrait aller vite.  Geneviève demanda si elle devrait faire venir immédiatement les autres enfants.  L’infirmière répondit : «  Mais, il se peut qu’il soit encore là ce soir.  Chicanez moi pas si ça arrive. » Tu parles d’une drôle de réponse.  Geneviève les appela et ils furent là en moins de 10 minutes. Et là, tout s’enchaîna, une des journées les plus surréalistes de ma vie.

          Il fallut appeler la famille élargie, les frères et sœurs de mon père, ses amis ; c’était leur dernière chance de le voir vivant.  Je ne me souviens plus qui s’est occupé de tout ça, ce n’est pas moi en tout cas, je pense que c’est Niko.  Un des meilleurs amis de mon père arriva, il alla nous chercher à déjeuner.  Le frère cadet de mon père était là avec sa femme et ses enfants, des amis et de la famille de Geneviève arrivèrent.  Mon père aura deux fortes réactions cette journée-là, lorsque sa sœur et un de ses amis qu’il n’avait pas vu depuis longtemps arrivèrent.  Il leur agrippa le bras et se releva dans son lit, je pense même qu’il ouvrit les yeux.  J’en fus profondément bouleversée.  J’avais quasiment l’impression d’assister à un miracle.

          Mon chum arriva avec mon amie et les enfants .  Nous avions hésités à les amener voir grand-papa aux soins palliatifs.  Je l’ai fait pour mon père surtout, je me suis dit que, s’il pouvait encore entendre, comme on nous le disait,  ça lui ferait sûrement plaisir d’entendre la voix de ses petits-fils.  Ils repartirent plus tard avec mon amie.


          Toute la journée, on a accueilli des gens, on les a guidé jusqu’à la chambre de mon père, on leur a offert un siège pour s’asseoir à ses côtés et passer un dernier moment avec lui, on leur a expliqué où se trouvait les toilettes et la cafétéria, on à gérer ça comme des grandes, parfois on se regardait, les trois filles, du coin de l’œil, comme pour se donner du courage, de la force pour continuer et ne pas s’effondrer. Quelqu’un m’a nourrit sur un banc de parc à l’extérieur de l’hôpital pour le dîner.  J’ai vu des gens toute la journée, je les ai vu entrer dans la chambre de mon père, je les ai vu être bouleversés, je les ai vu se mettre à pleurer et nous, nous étions là, bien droites sur nos deux jambes,  les yeux secs et le corps remplit d’adrénaline au possible.


          À un certain moment, j’entendis quelqu’un crier dans la chambre d’en face et éclater en sanglots bruyamment.  Ça y était, celui-là était parti. Plus tard, les infirmières passèrent fermer toutes les portes des chambres : il y avait un corps à sortir.  Et beaucoup plus tard, dans la nuit, une fois que mon père aurait rendu l’âme à son tour, j’entendrai un jeune homme d’une vingtaine d’années pleurer au téléphone en disant qu’il aurait dû prendre congé hier de sa job parce qu’hier sa mère parlait encore et qu’aujourd’hui elle ne parlait plus.  Je me suis dit, à ce moment-là, que les soins palliatifs c’était un peu comme les salles d’accouchement, dans les deux cas tu es dans une sorte d’attente et, autour de toi, il y en a qui sont déjà arrivés, et d’autres, qui commencent à peine leur chemin.

          Quelqu’un nous avait préparé des sandwichs pour souper.  Il fallait bien continuer à répondre à nos besoins de base : manger, aller à la toilette, dormir.  À chaque fois, ces activités réussissaient à nous tirer un peu vers le monde réel, nous qui avions sans cesse l’impression d’être passés dans une autre dimension.  J’aurai finalement passé toute cette journée avec mon bas de pyjama.  Pas le temps de me changer.

          Mon père nous quitta au milieu de la nuit, à 2 heures du matin.  Nous n’étions plus que nous.  Il aura laissé la chance à tout le monde de venir lui dire adieu.  Je me sens privilégiée d’avoir pu passer ces derniers instants avec lui, même si, en quelque part, voir mourir quelqu’un sous ses yeux est en soi une expérience d’une violence inouïe.

jeudi 16 novembre 2017

Le top 5 des commentaires à ne pas dire à quelqu'un qui vient de perdre un être cher

 

 

5- Il va toujours être là, dans ton cœur. D’accord.  Mais lorsque je marche dans ses champs, que je vais dans sa cabane à sucre, que j’erre dans son atelier, il brille par son absence et je ne me sens pas le cœur remplit, je me sens le cœur vide.

4-  C’est juste son corps qui est mort, son âme restera avec toi, pour toujours.  Ouin…mais son âme elle ne parle pas, elle ne sourit pas et elle ne se fâche même pas.

3-  Il n’est pas partit, il est partout autour, dans les arbres, les fleurs, le ciel et les oiseaux.  Aujourd’hui, je me dis que j’aime bien l’idée, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.  Mais lorsque tu viens juste de perdre quelqu’un, ça semble un peu farfelu et ésotérique.

2-  Il ne voudrait pas que tu sois malheureuse.  Non.  Il vient juste de mourir, il ne trouverait pas ça normal que je sois joyeuse le jour de ses funérailles.  C’est normal que je pleure et que j’aie de la peine.

En passant, je ne suis plus capable des : « Moi, à mes funérailles, je veux que ça soit un gros party, que tout le monde s’amuse et qu’on célèbre la vie ! »

Ben non.

À ta mort, tes proches vont être tristes et c’est NORMAL. À moins que tu aies vraiment un caractère de cochon, les gens vont vouloir te pleurer, pas virer une brosse en écoutant du disco.  Il va falloir que tes proches fassent leur deuil de toi et, le deuil, bien ça passe par la tristesse et la déprime, pas par la fiesta.

1-Est-ce que la maison est à vendre ? Non, vraiment, c’est trop tôt.  C’est trop tôt et ça n’a juste pas de classe.

Là, je vous vois venir.  Que faut-il dire alors ? La réponse est quelque chose comme…rien. Écouter, prendre dans les bras, parler de la personne qui vient de décéder, dire ce qu’on appréciait d’elle, comment on l’a connue, offrir ses sympathies de façon sincère et empathique. Voilà.
 
*Si vous pensez que certaines personnes de votre entourage auraient besoin de ces cue, n'hésitez pas à partager !

 

jeudi 26 octobre 2017

Des morceaux blancs


Nous marchons tous vers la cabane à sucre.  Nous allons chercher mon père. On est en plein cœur du mois de juin, ça fait une éternité que je suis allée à la cabane à sucre en cette saison.  La flore est pour le moins luxuriante, ça contraste avec la grisaille du mois d’avril.  Nous sommes tous là, les enfants, Richard, ma sœur, mes demi-frères, ma belle-mère et même les deux chiens.  Loïc, cinq ans, chigne parce que les herbes hautes lui chatouillent les jambes.  Nathaël, 8 ans, est déjà loin devant et se plaint des adultes qui avancent trop lentement.

          Nous arrivons à la cabane à sucre, elle a un air abandonné avec tout ce foin qui pousse autour. On entend le bourdonnement des insectes qui ont envahis les lieux.  Nous pénétrons à l’intérieur et je ressens le vide, l’abandon encore une fois.  « Il n’est plus là, qui va s’occuper de moi maintenant ? », semble nous dire la cabane.  Geneviève ouvre l’armoire en métal blanc près de l’évaporateur et sort le sac en feutre rouge qui contient les pots.  J’ai soudainement une envie pressante de les voir, de constater de mes propres yeux ce qu’il reste de mon père. Voilà, Geneviève sort les pots un à un.  Des pots Masson, comme dans la blague de François Pérusse.  Ça en fait quand même une bonne quantité. C’est gris, plus pâle que je l’avais imaginé.  Ma sœur se met à pleurer, je pleure aussi.  Les enfants se chicanent, ils se frappent, je dois les priver de leur tour de 4 roues, j’aurais voulu pleurer davantage mon père et ce vide immense qu’il laisse derrière lui, pleurer sa mort à tue-tête, mais la vie me rattrape, je dois avant tout empêcher mes enfants de se battre constamment, il faut que je m’occupe de cela.

          Nous choisissons un pot, une partie de lui, puis Geneviève range le reste et nous sortons de la cabane.  Ma sœur tient mon père entre ses mains, elle a pensé à s’habiller en noir, moi pas.  Je porte la camisole que j’avais le jour où il est décédé, mais c’est un hasard.  Nous pleurons doucement, pas de gros sanglots, seulement des larmes qui coulent.  À mi-chemin, ma sœur me demande si je veux porter papa à mon tour.  Je dis oui.  On dirait la passation de la flamme olympique, sauf que c’est le commencement de rien.  En fait, non, c’est le commencement de notre vie sans lui.  Nous marchons dans les champs en transportant une partie de notre père dans un pot Masson, c’est notre procession à nous, de la cabane à sucre à la ferme, même si c’est improvisé, ça l’a quelque chose de solennel.

De retour à la ferme, nous embarquons dans la voiture de mon père pour se rendre  à ses terres sur le bord du lac Long.  En fait, ma belle-mère, mes deux demi-frères, ma sœur et moi embarquons dans sa voiture et Richard suit avec les enfants.  Sa voiture, un Toyota RAV-4 qui a eu son lot de problèmes, sera vendue dans deux jours, c’est son voyage d’adieu, son dernier tour avec nous, elle qui nous a tous transportés plusieurs fois à l’hôpital durant le dernier mois.  On passe devant la clairière où se tenait jadis la maison d’enfance de mon père, on roule sur les chemins de gravier qui l’ont vu grandir, on longe le ruisseau dans lequel il a pataugé.  J’ai peine à croire qu’il ne verra plus jamais ces endroits.  Même si la balade est lourde de sens, dans l’auto on évoque plutôt gaiment son souvenir, on jase de tout et de rien, les filles, à l’arrière, on trouve qu’il fait chaud, les gars, à l’avant, qu’il fait froid.  Je tiens dans mes mains quelques fleurs jaunes que Loïc a cueillies lors de notre procession dans les champs, elles sont déjà fanées. La vie les a quittées sans que je ne m’en aperçoive. 

          Après notre pèlerinage sur ses terres natales, nous prenons le chemin du lac Long.  Nous stationnons les voitures et commençons notre courte marche vers le lac.  Un arbre est tombé au milieu du sentier.  Nous le contournons sans rien dire, mais je sais que tous pensent la même chose : qui s’occupera d’entretenir le sentier dorénavant ? Je réalise soudainement tout le travail que mon père faisait pour nous, travail immense que je ne remarquais même plus. Une fois l’arbre contourné, je le regarde à nouveau derrière mon dos, comme si je ne pouvais détacher mon regard de cet arbre mort, pendant plusieurs minutes il m’obsède, je ne cesse de me demander comment nous allons nous y prendre pour dégager le sentier. Je me sens envahie, envahie par l’arbre, envahie par ma souffrance.

Puis, le lac apparaît au bout du sentier.  J’avais oublié sa beauté, oublié le bienfait que la vue d’une étendue d’eau me procure.  Un peu apaisée, je pars à la recherche d’un buisson afin de pouvoir me changer. Quelques minutes plus tard, nous sommes tous debout sur le quai en maillot de bain (en fait, je crois que mes demi-frères sont en sous-vêtements). Il fait une chaleur écrasante.  On se demande alors comment procéder, on se questionne à savoir si on doit d’abord sortir le sac du pot ou non.  Les enfants, eux, ne demandent qu’à se baigner, ils se demandent ce qu’on peut bien foutre à tergiverser autour de ce pot Masson, ils savent qu’il s’agit de grand-papa, mais quand même, ils ont chaud.

          Enfin, chacun finit par y aller à sa façon : saupoudrage au-dessus de l’eau, poignée lancée à la volée, dépôt délicat à la surface de l’eau.  Les gestes sont d’abord hésitants, incertains, on se regarde les uns les autres du coin de l’œil, puis on finit par prendre de l’assurance, on devient créatif, on tente de diriger notre poignée à un endroit précis au fond du lac, on demande si on peut en prendre encore un peu, comme pour un bol de crottes de fromage.  On analyse sa texture dans nos mains, on l’observe.  Quelqu’un remarque les morceaux blancs, on pense d’abord aux dents, mais vu la quantité, on statue plutôt pour des morceaux d’os.  Ce qui me frappe à ce moment-là, c’est que je peux encore toucher mon père, au sens propre du terme.  Cette poignée de cendres au creux de ma main c’est bien lui, je peux encore avoir un contact physique avec lui.  Au départ, j’avais rejeté l’idée de garder ses cendres à la maison, elles m’apparaissent pourtant aujourd’hui comme la seule chose tangible qu’il reste, mon seul point de contact réel avec lui.

          On en est maintenant à orchestrer la scène finale.  Mon père ayant été un grand baigneur, amoureux des lacs, se jetant toujours à l’eau d’un coup, on décide de prendre chacun une poignée de lui dans le creux de nos mains et de plonger à l’eau une dernière fois tous ensemble.  Sous l’air ahuri des enfants, tous les adultes se lancent à l’eau au compte de trois dans une synchronisation surprenante.

          « Ah ! L’eau est bonne ! ». Il me semble que je l’entends prononcer ces mots qu’il a si souvent dits, en ce 19 juin de la fête des pères.

 

 

jeudi 28 septembre 2017

La maison vide





Il est arrivé ce moment tant redouté.  Ce moment que j’aurais voulu éviter, contourner. Ce moment que je continue de repousser, de toutes mes forces, avec mes deux bras et mes deux jambes, et toute l’énergie du désespoir qu’il me reste. 

Pour ma mère, j’ai pu l’éviter.  Mon père nous l’avait pourtant dit et répété : «  Les filles, il faudrait regarder ce que vous voulez garder dans les vêtements de Marie », «  Les filles, il faut voir ce qu’on fait avec les bijoux de maman », «  Les filles, venez faire le tri dans les affaires de maman, car je vais donner ce qu’il reste ».  Il a fini par faire le tri lui-même de ses affaires et nous amener chez-nous des boîtes de trucs qu’on était susceptible de vouloir garder.  J’avais 16 ans. J’ai pu me soustraire à cette responsabilité, faire comme si cela n’existait pas.  Aujourd’hui, c’est mon père qui est décédé et c’est ma belle-mère qui a fait des piles avec ses effets personnels, ma sœur et moi devons aller voir ce qu’on veut garder.  Une chance qu’elle a fait le premier pas, moi c’était au-dessus de mes forces.  Maintenant, je ne peux plus me défiler comme à 16 ans par contre.  Je suis une adulte, il paraît.

Alors, me voilà, avec ma sœur, dans la maison de mon père, à regarder les piles.  Évidemment, nous pleurons.  Nous regardons tous ces objets hétéroclites, comme autant de morceaux de vie, inertes.  Je suis étonnée de constater à quel point certains objets semblent avoir perdu toute contenance maintenant que mon père n’est plus là pour les faire vivre.  D’autres, pourtant, portent en eux tellement de souvenirs qu’ils sortent du lot, semblent devenir plus beaux, plus grands que nature.

On commence par les livres et les articles de toilette.  Les articles de toilette, c’est ce qu’il y a de plus facile, nous n’avons pas trop d’attachement avec ses brosses à dents et son désodorisant, mais il faut tout-de-même faire le geste de les jeter à la poubelle.  Le partage des livres se passe plutôt bien, je ne veux pas des livres de recettes et ma sœur ne veut pas des romans.  On s’accroche sur le grand livre des oiseaux.  De lui, naîtra la pile litigieuse, c’est-à-dire la pile des affaires qu’on veut toutes les deux et qu’on ne sait pas trop comment gérer ça, là, maintenant.  À mesure que nous progressons dans notre tri, la pile grossit.  S’ajoute au grand livre des oiseaux, entre autres, un porte-crayon qui a trôné sur le bureau de nos parents toute notre enfance et la peinture de loups de Robert Bateman, que mon père aimait bien montrer à tout le monde en demandant à chacun combien de loup il voyait dans l’image.

          À un certain moment, je tombe sur une pince à sourcils (peut-être plus une pince à poils de nez, au fond) et je dis à ma sœur que j’aimerais la garder.  Et là, un profond découragement s’empare de moi, je vois l’immensité de la maison, du sous-sol, de la grange, de toutes les garde-robes, et je me vois discutaillant avec ma sœur pour le moindre petit objet se trouvant dans cette propriété.  Je me dis alors que tout cela sera une expérience fort déplaisante et le mal de tête me prend.  Cette maison m’apparaît soudainement à la fois immensément vide de la présence de mon père et immensément pleine de tous ses objets.

Je n’arrive pas à me départir de la plupart des livres.  Je sais que mon père a déjà fait un premier tri il y a quelques années, donc ceux qu’il a décidé de  garder, c’est certainement parce qu’ils avaient une résonnance particulière pour lui, je veux donc voir comment je peux me relier à mon père à travers eux.  Il y a aussi ses lunettes dans leur étui.  Je me demande si c’est un bon souvenir à conserver.  Je dois passer un bon quinze minutes à tergiverser, les tournant et retournant dans mes mains.  Je finis par les garder. Ouf ! Je ne suis pas sortie du bois !   

Je mets ensuite la main sur une chemise contenant tous les papiers relatifs au décès de mes grands-parents.  Il s’agit de la même chemise que j’ai chez-moi, chemise fournie par le salon funéraire, mais la mienne contient les papiers concernant le décès de mon père.  Je me demande quoi faire avec.  Si je la garde, que feront mes propres enfants avec cela, eux qui n’ont pas pratiquement pas connus leurs arrières grands-parents ?  Je pense à tous ces souvenirs que je garde chez-moi dans des boîtes, qui intéresseront-ils à part moi ? Ne devrais-je pas jeter tout ça dès maintenant pour ne pas encombrer mes proches à ma mort ?  Que restera-t-il de moi, une fois que mes enfants auront fait le tri de mes propres affaires ? Quels objets garderont-ils comme témoins de ma mémoire, quels objets relieront-ils à moi pour une raison ou pour une autre ?  Y aura-t-il un porte-crayons dans leur  pile litigieuse ?

Pour cette première offense, nous n’avons même pas fait le tour de toutes les piles et nous sommes aussi épuisées que si nous avions couru un marathon.  Je cherche un sac assez grand pour mettre tout ce que j’ai décidé de garder dedans, le sac à poubelle se trouve à être la seule option. À mesure que je mets ses choses dedans, je suis envahie d’une grande tristesse, c’est comme ça que ça finit : toute une vie dans un sac poubelle. Je suis en train de le faire disparaître.