samedi 11 avril 2020

De Purell et d'espoir


Pendant la pandémie.  Avant la pandémie.  Après la pandémie.  La voilà dorénavant bien intégrée dans notre vocabulaire courant.  J’avais ce projet-là avant la pandémie…pendant la pandémie, ce n’est pas trop le temps de penser à ça…après la pandémie, on s’organise un souper…Un terme si catastrophique, si extrême, si apocalyptique, ne peut pas faire ainsi parti de notre quotidien, s’ajouter à nos conversations comme une simple banalité. Ouf ! Il fait froid ce matin.  Aïe, je me demande combien de temps va durer la pandémie ?
Mais je suis bien consciente que si j’ai le loisir d’avoir ce genre de réflexion c’est parce que je ne suis pas en détresse en ce moment.  J’ai toujours mon emploi et je suis en santé.  J’ai juste un sentiment d’irréalité.  J’écris mes notes au dossier. Étant donné les consignes de sécurité relatives à la pandémie de coronavirus, les rendez-vous en personne sont suspendus pour une période indéterminée.  Coudons, suis-je rendue dans un film de science-fiction ? 
Je me rends au travail à tous les jours, mais les routes sont maintenant désertes.  J’entre au CLSC.  Je me lave les mains.  Les techniciennes de laboratoire mesurent la distance entre les chaises de la salle d’attente. Non, on n’a pas deux mètres ici, il va falloir enlever une autre chaise.  Je traverse la salle, je pousse les portes battantes avec ma hanche.  Je prends l’escalier.  Pas d’ascenseur en période de coronavirus.  Quoique dans l’ascenseur il y a un distributeur de Purell, j’aurais pu me relaver les mains.  C’est un pensez-y bien.  La prochaine fois peut-être.  Une seule personne siège dans la salle d’attente des médecins.  J’arrive dans mon secteur.  Je me lave les mains avant de pousser la porte.  Cinq portes, cinq bureaux, cinq collègues.  La pandémie nous rapproche (à plus de deux mètre, bien entendu).  Avec les suivis au téléphone, on se voit plus souvent, pas de visites à domicile, pas d’éparpillement d’un point de service à l’autre.  Confinées dans nos bureaux et nos salles de thérapie vides.  Chacune dans nos cadres de portes, on jase un peu, on s’encourage, on essaye de comprendre ce qu’il se passe, de trouver des nouveaux repères, de donner un sens à ce que l’on fait là, au milieu de la pandémie.  Je m’installe à mon bureau.  Je me lave les mains. Je fais quelques appels, quelques notes au dossier.  Salut ! Comment se passe votre confinement ? Les enfants, ça va ? Avez-vous internet à la maison ? Je dois aller au photocopieur.  Je me lave les mains.  Je quitte mon bureau.  Je fais mes photocopies.  J’hésite à utiliser la brocheuse communautaire.  Je reviens à mon bureau. Je me lave les mains.  Ma collègue fait sa tournée de nettoyage de poignées de portes et d’interrupteurs.  On n’est pas certaines de ce que l’entretien ménager a le temps de faire ou pas, eux qui sont souvent sollicités de l’autre côté, au CHSLD.
L’heure du dîner.  Le micro-ondes à affronter.  Je me lave les mains avant, pendant, après.  On dîne chacune dans notre bureau.  Toutes seules ensembles comme dirait l’autre.  Je déprime un peu, et là je me dis que je n’ai pas le droit de déprimer, parce que j’ai un travail et que je suis en santé.  Treize heures.  On écoute pepa.  Notre nouvelle routine. 
Quelques appels, quelques notes au dossier, une conférence téléphonique, un bulletin COVID-19.  Tiens, je vais me laver les mains à nouveau.  J’ai le toupet devant les yeux.  Mon toupet m’obsède.  Bientôt, je devrai prendre une décision : tenter de le couper moi-même ou le laisser pousser.  Force est de constater que je tiens à mon toupet.  Je ne veux pas le laisser se confondre avec le reste de ma tignasse ni l’abîmer avec mon coup de ciseau maladroit.  Je suis dans une impasse.  Après, je me dis qu’il ne s’agit pas là d’un réel problème, franchement. Mais je me sens en deuil de mon toupet, comme si on allait m’amputer d’une partie de ma personnalité.  C’est là que je me dis que ma santé mentale est peut-être plus fragile que je ne le pense. 
Je me lave les mains avant de quitter le bureau.  Je me lave les mains en arrivant chez-moi.  Je fous mon linge au lavage et je prends une douche.  Mon chum et mes enfants sont toujours là, confinés à la maison. Je distingue sur le visage de mon chum une fatigue toute parentale, lui qui est devenu malgré lui un homme au foyer, avec tout ce que cela comporte de charge mentale.
J’écoute un peu la T.V.  Je vais un peu sur les internets.  J’aime bien voir les vedettes se filmer chez elles, ça me permet de les juger un peu Ben voyons, c’est ben laitte chez eux.  Je reçois un info-covid de mon ordre professionnel, arrêté ministériel et cie.  Un autre info-covid de la commission scolaire.  Ma motivation pour faire l’école à la maison oscille entre zéro et un sur dix.  Pendant la pandémie, mon plus jeune aura appris à faire du vélo et mon plus vieux à fendre un tronc d’arbre avec une hache. Et si cela était suffisant, que je me dis ?
Depuis quelques jours, je magasine en ligne.  J’achète des vêtements.  Un bikini.  Une paire de jeans.  Des souliers.  Un autre signe que je ne vais peut-être pas si bien que ça. La dernière fois que j’ai fait des achats compulsifs, c’était suite au décès de mon père. Un vide à remplir peut-être ? Moi qui me targue pourtant d’avoir une vie intérieure plutôt riche…
Aussi épouvantable que cela puisse paraître, je me sens parfois soulagée que mes parents soient déjà morts, je n’ai plus à m’inquiéter pour eux. Ils sont bien là-haut, loin du coronavirus.
            Mais nous voilà déjà rendu au week-end de Pâques.  Long week-end tranquille et sédentaire en perspective.  Le plus drôle c’est que, pour nous, ce ne sera pas si différent des années précédentes. On se rend compte que l’on vit plutôt confinés à l’année, bien blottis dans le fond de notre rang.   Je dirais même que la pandémie nous enlève un certain stress.  Pas de stress d’arriver en retard au cours de natation.  Pas de stress d’aller visiter les beaux-parents.  Pas de stress d’aller voir tel film ou tel spectacle qu’il faut absolument avoir vu.  Pas de stress de rénover. Pas de stress de voyager avec tes enfants pour leur faire découvrir le monde.  Pas de stress d’avoir une vie sociale digne de ce nom malgré le travail et les enfants.
            Pas de stress.  Mais je vais quand même aller me relaver les mains.  Juste pour être sûre.