La trentaine bien entamée (pour ne pas dire presque terminée), je blogue. Je vous parle de mon monde. Des fois, je suis drôle, des fois, je suis déprimante.
jeudi 28 février 2019
jeudi 21 février 2019
Le costco
Je ne
devrais même pas me poser la question pis juste y aller. D’un côté, il y a une grande surface qui vend
en grande quantité plein de trucs à des prix plus que compétitifs. De l’autre, il y a moi avec une famille et un
revenu moyen. Il me semble que c’est le
match parfait. En plus, c’est un magasin
grande surface socialement acceptable, qui paye bien ses employés et qui leur
fournit une assurance santé. Donc, en plus, je n’ai même pas besoin d’y aller
en cachette et de le taire à mes amis un peu bobo. Même les écolos et les adeptes de la
simplicité volontaire vont au Costco.
Alors, pourquoi pas moi ?
Je n’y
arrive pas. Pourtant, j’ai essayé. Déjà, dans le stationnement, la pression
monte. Il n’y a plus place, il y a des
autos, des paniers et du monde qui sortent de partout, j’ai toujours
l’impression que je vais me faire rentrer dedans et/ou que je vais écraser
quelqu’un. Mais qu’à cela ne tienne, je
m’en vais économiser, cela vaut bien quelques petits désagréments, que je me
dis. Alors, me voilà, aux commandes de
mon gigantesque panier, le sourire accroché au visage, prête à accueillir mes
deux pots de beurre d’arachides de 1 kg, mes 18 paquets de gommes et mes 22
barres de savon.
Première
petite embûche : un gentil monsieur tout souriant veut voir ma carte de
membre. Ah zut ! Je l’ai mis où
celle-là. Dans mon portefeuille,
j’espère. Je fouille frénétiquement
dedans, mais je ne la trouve pas. Elle
doit être collée sur une autre carte. Je
vais être obligée de les sortir une à une.
Je commence à avoir chaud. J’ai
le sourire qui vacille. Je regarde le
petit monsieur ; il attend patiemment avec un sourire bienveillant. OK, je me calme, je trouve la carte. Hourra ! Je peux entamer ma chasse aux
aubaines. Mon sourire revient, quoique
légèrement plus incertain cette fois.
Maintenant,
c’est parti pour de vrai. Oh, les grosses télévisions ! Je n’ai pas besoin d’un nouveau téléviseur,
mais je ralentis quand même, juste pour voir.
Après, c’est les ordinateurs portables, tient ça fait longtemps que j’en
veux un, je vais juste jeter un petit coup d’œil. Après dix minutes, je me ressaisie, je ne
suis pas ici pour acheter un ordinateur, comme le prouve mon énorme panier, je
suis ici pour acheter du quotidien, du manger, de la pharmacie, un ou deux
morceaux de vêtements pour les enfants, that’s
it.
J’ai
vraiment chaud, mais je souris toujours, pas un grand sourire, mais un sourire
quand même. Direction pharmacie. J’ai maintenant assez de tubes de dentifrice
pour un an, si ça ne devrait pas me rendre heureuse ça. Ne pas avoir à arrêter
en catastrophe à la pharmacie après le travail parce qu’il ne reste plus de
dentifrice. J’ai aussi du savon à
lessive et des essuie-tout pour un bon bout de temps.
Il y a
du monde partout. Je me sens harcelée
par les autres paniers d’épicerie. On
s’impatiente derrière moi, on tente de me contourner, on me frôle, on
m’accroche, plein de paniers me touchent sans mon consentement. On me dépasse par la droite, on me coupe, je
n’ai définitivement plus d’espace personnel, ma bulle crève de partout. Je suis peut-être agoraphobe, au fond (ou panierophobe). Je ne comprends pas les
codes de la circulation avec gros paniers, je peine à trouver ma voie, je suis
très malhabile pour le zigzagage dans
les allées et j’ai fucking chaud. Et c’est seulement à ce moment que je pense à
enlever mon manteau d’hiver et à le foutre dans mon panier, ce n’est pas comme
s’il manquait de place.
J’arrive
dans la section des vêtements avec le sourire de la chasseuse d’aubaines
passablement flétri. Mais je trouve
chaussure à mon pied ; du linge pour mes enfants, et pour moi. C’est mon moment de grâce. C’est fou comme un pantalon de yoga et deux
ou trois camisoles assorties peuvent me revigorer le sourire. Je me trouve ensuite un livre. Super. J’en oublie presque les attaques de
paniers. Mais je commence à être
fatiguée. Je ne suis même pas encore
rendue à la section bouffe.
En m’y dirigeant, mon regard s’accroche un
peu partout : chaises de plage (ah oui, les miennes sont vieilles), petites
bouchées à déguster (ça sent bon, j’ai faim), des casseroles (ah oui,
pratique), disons que ce n’est pas un endroit pour quelqu’un qui a un déficit
d’attention. Je m’attarde sur un méga
paquet de batteries. Wow ! Ça serait
pratique ça, on manque toujours de batteries.
Je prends le paquet dans mes mains.
Trente dollars, j’imagine que ce n’est pas cher pour la quantité de
batteries qu’il y a. Mais là, j’hésite, est-ce qu’on utilise plus des triple A
ou des double A ? Je pense que c’est des double A, mais je ne suis pas certaine. Je pourrais peut-être prendre les deux
paquets ? C’est garanti dix ans. Humm. Soixante dollars de batteries, pas loin
de cent dollars avec les taxes. Et là,
j’ai comme un genre de blocage dans mon cerveau qui s’opère. Non, je ne vais pas dépenser autant d’argent
pour des batteries, pas tout d’un coup en-tout-cas. Le même montant, répartit sur plusieurs
années, me semble moins grotesque. Je
remets les batteries dans l’étalage.
Tant pis, je vais continuer d’enlever les batteries de la télécommande
pour les mettre dans la voiture téléguidée des enfants et vice-versa.
J’arrive
finalement à la bouffe complètement épuisée.
Je ne souris plus du tout. Je
n’ai même pas la force de me rendre jusqu’aux fruits et légumes. In extrémis, je prends un méga sac de Pretzel et une boîte de céréale géante
et je me dirige vers les caisses. J’ai
envie de pleurer, cela doit bien faire deux heures que je suis dans le magasin.
De
retour chez-moi, je dois faire une sieste pour me remettre de mes
émotions. Je m’endors en regardant du
coin de l’œil ma boîte de céréale et mon sac de Pretzel restés sur le comptoir, mon garde-manger étant beaucoup
trop petit pour pouvoir les contenir.
jeudi 14 février 2019
En route vers l'adolescence
Tranquillement, tout
doucement, à coup de sauts d’humeurs, de yeux levés au ciel, de « Tu ne comprends pas !!! »,
l’adolescence se rapproche, elle se pointe le bout du nez (pas la mienne là,
Dieu soit loué, mais bien celle de mon fils aîné).
Je le regarde, accroupi sur la chaise berçante à s’agiter
et à rigoler, chaise dans laquelle je l’ai allaité à quelques jours de
vie. Je me rappelle aussi mes retours du
travail lorsqu’il avait à peine deux ans et qu’il courrait vers moi « Mamaaaaaan !!! » et
maintenant, c’est moi qui doit me rendre au salon, ouvrir la porte, le saluer
et j’ai le droit à un : « Salut
m’an », ses yeux demeurant rivés sur le téléviseur 4K.
On est passé des gagagaga avec
un sourire à deux dents au blablabla
avec un roulement des yeux pour se moquer de moi lorsque je donne des
consignes. L’emploi d’adverbes tout en nuance, typiques à l’adolescence, a
également débuté : tu ne m’écoutes JAMAIS, tu ne comprends RIEN, c’est
TOUJOURS de ma faute.
Ah, l’adolescence, période trouble s’il en est une. Pour ma part, je n’en garde pas de très bons
souvenirs, quelque uns, certainement, ici et là, mais de façon générale,
c’était plutôt comme une longue traversée du désert. Chaque année amenait son lot de souffrances,
de mal-être, de spasme de vivre.
Première secondaire : le
traumatisme.
Être toute petite dans un
monde de grands boutonneux nouvellement velus. Être encore une enfant. La fin de semaine, je jouais aux poupées, la
semaine, je regardais mes contemporains frencher
avec la langue dans la cour d’école avec perplexité. Je me souviens encore
des longs couloirs tapissés de casiers, suffocants et aliénants, des cadenas à
numéros (34-11-43, je me rappelle encore de ma combinaison tellement j’avais
peur de l’oublier), de la cafétéria, immense et déprimante.
Deuxième secondaire : se
fondre dans la masse.
Tentative désespérée de suivre
la mode, d’être comme les autres, d’écouter ce qu’il faut écouter, de regarder
ce qu’il faut regarder, de dire ce qu’il faut dire. Je me rappelle encore du Metallica en lettres noires d’écrit sur le revers de mon agenda, je
ne savais même pas c’était quoi ça, Metallica.
Je me souviens des body-suit (pour un
maximum d’inconfort) et des chandails avec des trous aux épaules (qui sont revenus
à la mode, incroyable !).
Troisième secondaire :
les hormones.
J’avais un prof qui disait
que, dans une classe de secondaire trois, ça sent les hormones à plein
nez. Tomber amoureuse de quelqu’un qui
ne te remarque même pas. Faire
tressaillir quelqu’un qui ne t’intéresse pas.
Se demander si ce sentiment sera réciproque un jour. Se chercher.
Ne plus trop savoir où l’on est et où l’on s’en va. Repousser tout ce qui vient de ses parents
pour se le réapproprier dix ans plus tard.
Être mal dans ce corps qui se transforme.
Quatrième secondaire : le
constat d’échec.
Se rendre à
l’évidence que notre adolescence ne sera pas comme dans les films :
festive, frivole, pleine d’amies et d’amoureux.
Notre adolescence aura été terne et angoissée, pleine de doute et de
solitude. Commencer à se
responsabiliser. Comprendre que la vie
peut être difficile, que notre chemin n’est pas tracé d’avance, qu’il faut le
débroussailler soi-même. Entrevoir, par
bref moment, l’adulte que l’on pourrait devenir. Ne pas vouloir devenir un adulte plate, tout,
mais pas ça. Rêver à l’enfance, qui
n’est plus qu’un lointain souvenir, rêver à ses vingt ans, lorsque nous serons
complètement libres.
Cinquième secondaire : la
délivrance.
Sweet
sixteen. Enfin,
l’âge adulte est à nos portes. L’envol
n’est plus très loin. Mais s’envoler
pour aller où ? Être grisée devant
l’infinitudes des possibilités et en être à la fois apeurée. Que faire de sa vie ? Qui écouter ?
Comment s’y prendre ? Vouloir
quitter ses parents, mais ne pas s’avouer avoir encore besoin d’eux. Tenter de faire taire la peur qui gronde en
soi.
Il faudra que mon fils traverse tout ça. Cinq années, c’est tout court sur papier,
mais si long dans la vraie vie. J’ai le
sentiment qu’à chaque année qui passera, il me glissera toujours un peu plus
des mains, qu’il me faudra le laisser aller avec tout ce que cela demande de
lâcher prise et de confiance. Le laisser
affronter la vie, faire ses choix, en espérant qu’il ait ce qu’il faut dans son
petit baluchon que j’aurai tenté de garnir au fil des années passées avec lui.
Le laisser partir.
Réaliser
qu’il se détache un peu plus de moi à chaque jour qui passe.
jeudi 7 février 2019
La vie ordinaire
Est-ce
que je suis ordinaire ? C’est certain que j’ai le goût de dire que non,
personne n’a le goût d’être juste ordinaire.
Mais force est de constater que je suis plus du côté des ordinaires que
des extraordinaires.
Est-ce
que je suis satisfaite de cette ordinairité
? Là est la question. Grande question. Est-ce que je rêve d’avoir une vie plus
extraordinaire ? Ouin, je dois avouer que ça m’arrive. Je m’imagine parfois en Magalie
Lépine-Blondeau. Je me demande ce que ça
fait d’être belle de même. Puis je
m’imagine en Véronique Cloutier. Je me
demande ce que ça fait d’être riche de même. Ensuite, je m’imagine en Maire-Mai. Je me demande ce que ça fait d’être populaire
de même. Et je m’imagine aussi en Denise Bombardier. Je me demande ce que ça fait d’être
intelligente de même. J’ose à peine
m’imaginer en Céline Dion, ou en une autre grande vedette internationale, en
fait je n’arrive à rien imaginer tellement c’est loin de ma réalité.
La
gloire. La reconnaissance. La popularité. On sait tous que ça ne rend pas
nécessairement heureux, qu’il y a même un revers et une rançon à tout ça. Mais on y pense quand même. Avouez.
On a tous déjà rêvé à notre cinq minutes de gloire, certains y ont même
déjà goûté et y ont même pris goût. Que
ce soit une présentation au travail qui a particulièrement bien fonctionnée, la
participation à un vox-pop pour la télé, la radio étudiante, un spectacle de
fin d’année à l’école, la présidence de sa classe au primaire, la monopolisation
de la piste de danse ou d’un karaoké, l’animation du party de famille ou de
bureau. Chacun trouve son moment. Chacun tente de sortir un peu de son ordinarité.
Ordinaire :
dont
la qualité ne dépasse pas le niveau moyen le plus courant : qui n’a aucun
caractère spécial, qui n’a rien d’exceptionnel.
Banal, quelconque, médiocre.
Ah!
Voilà donc ce qui me dérange quand l’on parle « du monde ordinaire »,
de ceux « qui ne dépassent pas le niveau moyen », ça sonne péjoratif
dans mes oreilles, ça sonne pour le monde pas très intelligent, pas très beau,
pas très riche. Ça sonne méprisant. Je
parle « pour le monde ordinaire ».
Pour les médiocres et les quelconques de ce monde ? Pour une autre
classe d’êtres humains ?
Ordinaire
par rapport à quoi, à qui ? Aux Magalie Lépine-Blondeau, Véronique Cloutier,
Marie-Mai et Denise Bombardier de ce monde ?
Tout le mode dépasse, dans un certain domaine, à sa façon « le
niveau moyen » (bon, j’avoue que pour certains c’est moins évident que
pour d’autres).
On a
tous une part d’ordinaire et d’extraordinaire en nous. On fait tous des trucs ordinaires parfois et
des trucs plus extraordinaires d’autres fois.
jeudi 31 janvier 2019
47 ans
Ma mère est décédée à l’âge de 47
ans. J’ai aujourd’hui 39 ans. Parfois, je me surprends à penser que, s’il
s’avérait que j’ai le même destin qu’elle, il me resterait seulement huit
années à vivre. Pensez-y, huit années,
ce n’est rien, pas même une décennie. Un claquement de doigts, un clignement de
paupière, et hop, les dernières années envolées, parties dans un nuage de
fumée.
Huit ans. Mon aîné aura à peine atteint l’âge adulte,
mon cadet sera en plein cœur de son adolescence. Quitter mes enfants et les laisser là, sans
avoir pu les amener au bout du chemin.
Laisser là mon travail de mère inachevé, abandonner mes enfants, les
laisser comprendre durement la vie adulte sans être là pour les guider, les
soutenir, sans pouvoir être à tout le moins une présence invisible, mais
disponible en cas de besoin. Ne pas voir
les adultes qu’ils deviendront, ne pas connaître mes petits-enfants. Est-ce que ma mère a pensé à tout ça dans les
derniers mois de sa maladie ? En avait-elle seulement la force ? Était-elle
terrorisée à l’idée de nous abandonner ? Y avait-il des choses qu’elle aurait
aimées nous enseigner avant de partir, avait-elle eu des regrets ? Avait-elle tenté d’imaginer notre avenir, de
visualiser les femmes que nous deviendrions ?
Avait-elle confiance en notre force intérieure ou, au contraire, ne
voyait-elle que notre fragilité d’adolescentes désemparées de perdre leur maman
? Et mes garçons, comment réagiront-ils
à mon départ, si celui-ci avait lieu dans huit ans ? Parviendront-ils à trouver cette force
intérieure ? Resteront-ils fragilisés
pour le reste de leur vie ? Est-ce que
mon aîné se barricadera dans la colère ?
Est-ce que mon cadet se refermera sur lui-même ?
Huit ans. Mon chum aura alors atteint la barre des
soixante ans. Sortir avec une femme plus
jeune et lui survivre, quelle malchance.
Dans huit ans, cela fera 27 ans que nous sommes ensembles. Quand ma mère est décédée, mes parents
cumulaient 21 années de vie commune.
Après toutes ces années passées ensembles, c’est un peu, j’imagine,
comme perdre une partie de soi-même. Un
vide abyssal dans sa vie, un vide à l’intérieur même de soi. Un vide qui ne doit jamais complètement se
remplir, un vide qui laisse des séquelles, qui teinte d’une nouvelle couleur le
reste de sa vie. Comment survivre à ceux
qu’on a aimés ? Mon chum trouvera-t-il
une autre amoureuse ? Humm.
Probablement. Tout comme mon père
l’a fait. Je lui souhaite. J’espère qu’elle n’effacera pas trop mon
souvenir. Juste un peu, pour qu’il n’y
ait pas trop de souffrance et que tout le monde puisse être heureux. Comment sera-t-elle avec mes enfants ? Quel rôle mon chum lui laissera-t-il jouer
? C’est elle qui connaîtra mes
petits-enfants. J’espère qu’ils auront tout
de même un petit quelque chose de moi en souvenir (des grands yeux, des longs
doigts fins, un petit déficit d’attention, de mauvaises dents, n’importe
quoi). Quel sera le chemin de mon
amoureux sans moi, restera-t-il dans son Outaouais adoptive ou retournera-t-il
sur le bord de son fleuve Saint-Laurent ?
Huit ans. Je serai encore au travail, je n’aurai même
pas encore atteint l’âge de la retraite.
Je ne peux qu’imaginer le choc des amis et collègues de ma mère
lorsqu’elle est décédée. J’imagine ses
collègues passant devant son bureau vide.
J’imagine celle qui a eu son poste par la suite (remplacer une morte, ça
doit être gai). J’imagine la peine de
ses amis, la constatation brutale, qu’à 40 ans, la vie commence à être plus
fragile. J’imagine en même temps leur
soulagement que la foudre ne soit pas tombée sur eux, mais juste à côté.
Si je franchis la barre des 47 ans,
chaque année sera une victoire, un cadeau de la vie. Une année de plus avec mes enfants, mon
amoureux, ma sœur, mes amis, mes collègues.
Une année de plus pour en profiter.
Une année de plus pour faire vraiment ce que j’ai envie de faire.
La peur de mourir, ça doit être pour
cette raison que j’ai commencé à écrire.
Pour me rappeler que je suis en vie, pour en témoigner, pour laisser une
trace de mon passage, à ma façon.
jeudi 24 janvier 2019
Le Roi fauché
C’était
il y a très longtemps. Dans ces temps où
il y avait encore des royaumes, des châteaux, des rois, des princes et des
princesses, des ultra riches et des ultra pauvres (bon, c’est certain que pour
cela, ça a moins changé).
En ces
temps, donc, le Royaume Magnifique, situé sur un haut-plateau ensoleillé,
entouré de vertes collines, à plusieurs semaines à pied des autres royaumes,
tirait le diable par la queue. Les
coffres du château se vidaient à une vitesse affolante. C’est que le Royaume Magnifique, voyez-vous,
était flanqué d’un Roi beaucoup trop généreux et magnanime. Quand le Roi recevait la visite de membres de
la famille royale des royaumes avoisinants, il aimait à les recevoir avec des
mets somptueux, à organiser des réceptions grandioses et à les couvrir de
cadeaux.
Aussi,
il croyait en la capacité de chacun à changer et à se tourner vers la
lumière. Il était ainsi incapable de
réprimer ses sujets qui enfreignaient les lois.
Il ne pouvait se résoudre à emprisonner les voleurs, à pendre ceux qui
omettaient de payer leurs impôts et à exiler les traîtres. Quand ces hors-la-loi imploraient son pardon,
il leur donnait, de même qu’un peu de son or, question qu’ils aient de quoi se
partir sur leur nouvelle route du droit chemin.
Le Royaume
Magnifique était donc au bord de la ruine.
Mais le Roi avait un as dans sa manche.
Il avait une fille, la princesse Sabine.
Son seul et unique enfant qui lui succèderait sur le trône. Sabine avait l ’étoffe d’une future
reine : elle était digne et charismatique, brillante (d’intelligence et de
joie) et surtout, elle était plus pragmatique et économe que son père. Mais son plus grand atout restait sa beauté,
beauté qui permettrait fort probablement un mariage lucratif et qui permettrait
ainsi de sauver le royaume de la faillite.
La
seule difficulté était que Sabine n’accepterait pas n’importe qui comme mari et
que, vous imaginez bien que si le Roi était incapable de tenir tête à ses
hors-la-loi, il ne pouvait encore moins le faire avec sa princesse.
Au
matin du 14e anniversaire de sa fille, le Roi chargea donc Jean, son
valet, de trouver pour Sabine des prétendants riches et séduisants, de sorte
que, le jour de son 16e anniversaire, Sabine serait mariée et le
royaume sauvé. Le Roi se donnait deux
ans pour réaliser cet ambitieux projet qu’était celui de marier sa fille
unique.
Jean
partit donc sur son cheval à la recherche de prétendants. Une des premières choses que l’on remarquait
chez Sabine était son sourire. Toute l’étincellance et la pétillance du monde étaient dans ce sourire. Le premier groupe de prétendants qu’amena
Jean au château était donc composé de princes tout aussi lumineux que la
princesse.
Le
premier, le prince Philippe, un pimpant blond tout bouclé s’avéra toutefois,
sous ses airs altiers, être un vrai bouffon au rire insupportable. Le second, le prince Samuel, au sourire
discret mais sincère, se révéla un fort piètre orateur, ce qui irrita
profondément Sabine. Le troisième, le
prince Éloi, un grand brun au sourire réconfortant, charma aussitôt Sabine. Ils passèrent la soirée à danser
ensemble. Toute la soirée, il couva
Sabine d’attention, une fleur cueillit qui rappelait le vert de ses yeux, une
pâtisserie douce et sucrée qu’il fît préparer juste pour elle, un foulard de
soie pour la protéger des vents du haut-plateau. Sabine, qui n’était pas fille à se décider
rapidement, l’invita à passer la semaine au château. Chaque jour, le prince prenait le temps de se
balader dans les rues du royaume et de saluer ses futurs sujets. Aussi, il parlait souvent à Sabine de sa
propre famille et mettait beaucoup d’énergie à leur faire préparer des cadeaux
personnalisés. Un soir qu’elle soupait
seule avec son père et son futur époux, Sabine ne put que tristement constater
l’évidence : Éloi était comme son père.
Il était trop généreux, trop bon.
Elle ne pouvait pas épouser un homme qui avait le même caractère que son
père. Le prince Éloi quitta donc le
château à la fin de la semaine, l’air penaud.
Un
autre charme de Sabine résidait en son regard vif et franc. Jean ramena donc, pour cette seconde fois,
des princes dont l’intelligence et les compétences particulières dépassaient
les frontières de leur royaume respectif.
Il y eu d’abord le prince Charles, fin stratège et grand chasseur, dont
la réputation était plus qu’enviable. Il
pouvait abattre le cerf le plus rapide du territoire en dégainant une seule
flèche et pouvait atteindre trois canards en plein vol avec une seule balle de
son fusil. Jean était persuadé d’avoir
vu juste avec ce Charles, mais Sabine ne l’entendait pas ainsi. Comment faire confiance à cet habile tireur
? Sous ses airs enjôleurs, il cachait
peut-être un cœur cruel. S’il venait à
vouloir se débarrasser d’elle, il pourrait le faire prestement (en ces temps
reculés les crimes passionnels, fratricides, patricides et autres meurtres en ides étaient monnaie courante). Sabine refusa donc Charles. Elle avait vu juste, car celui-ci, à
l’annonce de ce refus, piqua une terrible colère et ne quitta le château qu’après
avoir saccagé la bibliothèque où Sabine lui avait annoncé la terrible
nouvelle.
Jean
ne désespéra pas pour autant et lui présenta ensuite le prince Henri. Grand et costaud, il était également un
musicien talentueux aux goûts raffinés.
Bien qu’éblouie au départ, Sabine le trouva bientôt exécrable de
prétention et le rejeta.
Il ne
resta plus, de ce second arrivage, que le prince François. De celui-ci, Sabine ne trouva rien à
redire. Beau, brillant, prêt à l’appuyer
sans vouloir la contrôler, capable d’être sérieux et joyeux à la fois. Et ce sourire, remplit de tendresse et
d’espoir. Les fiançailles furent
immédiatement annoncées, le mariage rapidement organisé. Tout le royaume était en joie, le Roi le
premier. Sabine venait à peine de fêter
son quinzième anniversaire.
Le
matin du grand jour, quand les domestiques entrèrent dans les appartements de
Sabine pour l’aider à se toiletter et à s’habiller, celle-ci était déjà debout
à la fenêtre, leur tournant le dos. Sans
crier gare, elle leur hurla de quitter la pièce sur le champ. Peu habitués à des excès de colère de la part
de la princesse, ils n’obtempérèrent pas immédiatement. La princesse se retourna alors, cachant son
visage d’un pan du rideau et réitéra son ordre.
Cette fois, confus, les domestiques quittèrent la pièce.
On
alla promptement avertir le Roi de l’humeur inattendue de la princesse. Lorsque celui-ci vint voir sa fille pour
tenter de la calmer, elle n’était plus dans ses appartements. On la chercha à travers tout le château puis
à travers tout le Royaume Magnifique, mais Sabine demeura introuvable. Les jours et les semaines passèrent et
toujours aucun signe de Sabine.
Le
prince François dépérissait de jour en jour. Il crut à l’enlèvement, puis au
meurtre, certainement un de ces rivaux jaloux.
Quand on mentionnait devant lui l’hypothèse de la fuite en s’appuyant
sur l’humeur désagréable de la princesse le matin des noces, il se mettait dans
une colère noire ; sa promise était si fortement éprise de lui qu’il était impossible
qu’elle ait pris la fuite.
Les
années passèrent toutefois et plus jamais on ne revit la princesse au Royaume
Magnifique.
Le
prince François finit par retourner dans son royaume et par épouser sa
cousine. Le Roi fut emporté par la folie
puis la maladie, laissant derrière lui un royaume déchu et sans héritier qui
fut rapidement conquis par les autres royaumes avoisinants.
Bien
des années après la mort du Roi, son ancien valet, Jean, traînait aux abords du
Royaume Grandiose, dans ses habits de voyageurs déglingués. Se cherchant un
toit pour la nuit, il cogna à la porte d’une vieille grange non loin du chemin. Une paysanne sans âge lui ouvrit et lui
permit de dormir dans la paille avec les animaux ; il devait toutefois se tenir
tranquille et ne pas faire de bruits. Cette
fille était d’une laideur ; des habits déchirés et le corps souillé, les
cheveux emmêlés, la peau ravagée, les dents pourries, d’ailleurs, il lui
manquait une incisive centrale supérieure et on entendait l’air passé par ce
petit trou quand elle parlait. Elle
parlait toutefois doucement avec un grand calme et avec des gestes gracieux.
Ils
discutèrent un peu avant d’éteindre les bougies et c’est là qu’il l’a
reconnue : Sabine ! Elle lui
raconta alors tout. Le matin de ses
noces, un peu nerveuse, elle s’était levée plus tôt que d’habitude et s’était
mise à se ronger frénétiquement les ongles, ce qui n’était pas dans ses
habitudes. Et puis, CRACK ! Une palette avait cédé, lui laissant ce trou dans la
bouche. Elle ne pouvait pas se présenter
ainsi à son époux. Elle n’était plus
digne d’être sa femme et encore moins d’être la reine du royaume. Elle était humiliée. Jamais plus elle n’oserait sourire. Et elle ne pouvait pas être une femme et une reine
qui ne souriait pas, tel n’était pas son destin. Elle s’était donc enfuit jusqu’ici, jusqu’à
l’épuisement. Elle s’était fait engager
comme fille de ferme. Ici, en compagnie
des animaux, elle oubliait son visage disgracieux, elle oubliait presqu’elle
était un être humain.
Ce texte est inspiré d’un événement
hautement traumatique qui a marqué mon début d’année, la perte de ma dent #21
en me rongeant tranquillement un ongle au bureau lors de ma première journée de
travail en 2019.
jeudi 17 janvier 2019
La théorie du chaos
Aujourd’hui, 29
décembre 2018, à 2 jours de la nouvelle année, je considère ma vie comme un
chaos. Mes vacances de Noël sont un
chaos. Cette journée en est un exemple
parfait.
Ma maison est un chaos.
On est post-réveillon de Noël et pré-veille du jour de l’An. Toute la journée je trouverai des bouts de
papiers d’emballage aux quatre coins de la maison, des rubans pris autour des
pattes de chaise, des choux écrapous
dans le craques du sofa. Il y a aussi
les nouveaux jouets des enfants qui couvrent presque l’entièreté du plancher et
que je n’ose pas ranger, question de rentabiliser nos cadeaux de Noël. Il y a des Lego partout, PARTOUT.
Planchers, table de la cuisine, divans, comptoirs, tabourets…mélangés
avec des aiguilles de sapin et des bouts de canne de bonbon. Il y a aussi des bas tout fripés qui décorent
la maison. Pas des bas de Noël, des
vrais bas. Les bas de mon fils cadet
qu’il prend toujours soin d’enlever dès qu’il entre dans la maison et qu’il
laisse choir chaque fois à un endroit différent que je ne découvre parfois que
quelques jours plus tard.
Mes pensées sont un chaos. Je n’arrive pas à mettre mes idées en
place. Je commence à réfléchir à un
sujet puis mon esprit bifurque et je me mets à penser à autre chose et je vogue
ainsi d’un sujet à l’autre, sans rien régler, sans prendre aucune
décision. Mes pensées se heurtent les
unes contre les autres, comme les cris de mes enfants qui rebondissent contre
les murs de la maison. Je tente de
penser à un menu pour notre réception du 31 décembre (réception, j’aime ça dire
ça, mais on s’entend que c’est juste un souper entre amis), je n’arrive pas à
faire un choix, tout me tente et rien à la fois. Je vais à ma boucherie locale pour m’inspirer
un peu, mais tout ce que je réussis à faire c’est déambuler dans le magasin
l’air complètement perdue, ne sachant absolument pas ce que je cherche. Je finis par quitter le magasin avec deux
pots de bouillon de poulet maison. Je ne
sais pas ce que je vais faire avec ça, mais on a toujours besoin de ça du
bouillon de poulet, que je me dis. Je
devrai retourner à la boucherie quelques heures plus tard une fois mon choix
fait, comme une vraie débile mentale.
Mes enfants sont un chaos perpétuel. Ils peuvent jouer tranquillement ensemble
dans ce qui ressemble à une harmonie fraternelle, un genre de beau moment
familial, quand tout d’un coup, tout dérape.
Un cri perçant venu du tréfonds du salon : « Arrêêêêête !!!!!! », puis la réplique « C’est à moi !!!!!! », des
bruits étouffés, des pleurs qui se transforment en cris de rage « Je vais t’arracher la tête gros con
!!!!! ». Une poursuite. Des objets qui volent et revolent. La maison qui tremble. Le ciel bleu des vacances vient de
s’assombrir. C’est la perte de
contrôle. Je ne peux pas crier pour les
arrêter, ils crient plus fort que moi.
Je dois tenter de les contenir physiquement. Pour ça, je dois d’abord les attraper. Un, pour commencer, et le mettre dans sa
chambre pour qu’il retrouve un peu ses esprits.
Puis l’autre. Je ne pourrai
jamais faire la suite exacte des événements ayant mené à cette catastrophe,
mais je pense que tout a débuté avec un orteil écrasé par mégarde. Mes enfants sont un système dynamique dont l’équilibre
est pour le moins précaire. Quand
l’équilibre est atteint, si le moindre paramètre est modifié, une tempête peut
éclater en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire. Tout comme le mouvement des masses d’air, de
petites perturbations peuvent s’amplifier rapidement si rien n’y fait obstacle.
Mon couple devient par conséquent un chaos lui aussi. Tout ce bruit et cette énergie non-canalisée
embrouillent encore davantage mes pensées et lorsque mon chum me pose des
questions demandant un tant soit peu de réflexion, je m’impatiente, je lui dis
que ce n’est pas le temps de parler de ça.
Et lui de me répondre que ce n’est jamais le temps avec moi. Et moi de lui dire qu’il exagère. Et ainsi de
suite. La liste d’épicerie que nous
tentons de faire une fois que je me suis branchée côté souper du jour de l’An
en est un exemple pathétique :
-
Est-ce qu’il reste des croûtons, dis-je.
-
Ben, ça doit, tu en achètes toujours trop,
qu’il me répond.
-
C’est pas si grave, ça se garde longtemps des
croûtons. Pis, est-ce qu’on a encore des
croûtons ?
-
ÇA FAIT MAL ESPÈCE D’IMBÉCILE (cri d’enfant qui
perce les tympans).
-
J’ai pas compris à cause des cris. Alors, oui ou non, les croûtons ?
-
Oui, un fond de sac.
-
Un fond de sac c’est pas assez, je vais acheter
un autre sac.
-
T’es certaine qu’on ne va pas les gaspiller ?
-
Oui… (d’un ton exaspéré) …Est-ce…
-
MAMAN, MON AUTO EST BRISÉE. IL FAUT QUE TU M’AIDES À LA RÉPARER !!!!!
-
Pas tout de suite chéri, je discute avec papa.
-
NON !!!! TOUT-DE-SUITE !!!!!
-
Non, je dois finir cette liste d’épicerie avec
papa.
-
TU NE VEUX JAMAIS M’AIDER !!!!
-
Ce n’est pas vrai, je veux juste terminer ce
que je suis en train de faire avec papa, c’est important. Donc, est-ce qu’il
reste des patates ?
-
Oui, un sac plein. Pourquoi des patates déjà ?
-
Pour le cipaille,
je te l’ai dit tantôt.
-
Sois pas bête, je ne m’en souvenais plus.
-
Je ne suis pas bête, je suis fatiguée de
toujours répéter.
-
Bon, bon, bon. TOUJOURS répéter, tu n’exagères
pas un peu là ?
-
MAMAN, J’AI TOUT RENVERSÉ MON JUS !!!!
-
UN INSTANT, JE VEUX JUSTE FAIRE MA LISTE
D’ÉPICERIE !!!!
Le
battement d’aile d’un papillon au Brésil qui peut déclencher une tornade au
Texas. Ou l’orteil écrasé d’un enfant
qui peut faire crier à une mère qu’elle veut faire sa liste d’épicerie.
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