jeudi 21 février 2019

Le costco


Je ne devrais même pas me poser la question pis juste y aller.  D’un côté, il y a une grande surface qui vend en grande quantité plein de trucs à des prix plus que compétitifs.  De l’autre, il y a moi avec une famille et un revenu moyen.  Il me semble que c’est le match parfait.  En plus, c’est un magasin grande surface socialement acceptable, qui paye bien ses employés et qui leur fournit une assurance santé. Donc, en plus, je n’ai même pas besoin d’y aller en cachette et de le taire à mes amis un peu bobo.  Même les écolos et les adeptes de la simplicité volontaire vont au Costco.  Alors, pourquoi pas moi ?
Je n’y arrive pas.  Pourtant, j’ai essayé.  Déjà, dans le stationnement, la pression monte.  Il n’y a plus place, il y a des autos, des paniers et du monde qui sortent de partout, j’ai toujours l’impression que je vais me faire rentrer dedans et/ou que je vais écraser quelqu’un.  Mais qu’à cela ne tienne, je m’en vais économiser, cela vaut bien quelques petits désagréments, que je me dis.  Alors, me voilà, aux commandes de mon gigantesque panier, le sourire accroché au visage, prête à accueillir mes deux pots de beurre d’arachides de 1 kg, mes 18 paquets de gommes et mes 22 barres de savon.
Première petite embûche : un gentil monsieur tout souriant veut voir ma carte de membre.  Ah zut ! Je l’ai mis où celle-là.  Dans mon portefeuille, j’espère.   Je fouille frénétiquement dedans, mais je ne la trouve pas.  Elle doit être collée sur une autre carte.  Je vais être obligée de les sortir une à une.  Je commence à avoir chaud.  J’ai le sourire qui vacille.  Je regarde le petit monsieur ; il attend patiemment avec un sourire bienveillant.  OK, je me calme, je trouve la carte.  Hourra ! Je peux entamer ma chasse aux aubaines.  Mon sourire revient, quoique légèrement plus incertain cette fois.
Maintenant, c’est parti pour de vrai. Oh, les grosses télévisions !  Je n’ai pas besoin d’un nouveau téléviseur, mais je ralentis quand même, juste pour voir.  Après, c’est les ordinateurs portables, tient ça fait longtemps que j’en veux un, je vais juste jeter un petit coup d’œil.  Après dix minutes, je me ressaisie, je ne suis pas ici pour acheter un ordinateur, comme le prouve mon énorme panier, je suis ici pour acheter du quotidien, du manger, de la pharmacie, un ou deux morceaux de vêtements pour les enfants, that’s it.
J’ai vraiment chaud, mais je souris toujours, pas un grand sourire, mais un sourire quand même.  Direction pharmacie.  J’ai maintenant assez de tubes de dentifrice pour un an, si ça ne devrait pas me rendre heureuse ça. Ne pas avoir à arrêter en catastrophe à la pharmacie après le travail parce qu’il ne reste plus de dentifrice.  J’ai aussi du savon à lessive et des essuie-tout pour un bon bout de temps.
Il y a du monde partout.  Je me sens harcelée par les autres paniers d’épicerie.  On s’impatiente derrière moi, on tente de me contourner, on me frôle, on m’accroche, plein de paniers me touchent sans mon consentement.  On me dépasse par la droite, on me coupe, je n’ai définitivement plus d’espace personnel, ma bulle crève de partout.  Je suis peut-être agoraphobe, au fond (ou panierophobe). Je ne comprends pas les codes de la circulation avec gros paniers, je peine à trouver ma voie, je suis très malhabile pour le zigzagage dans les allées et j’ai fucking chaud.  Et c’est seulement à ce moment que je pense à enlever mon manteau d’hiver et à le foutre dans mon panier, ce n’est pas comme s’il manquait de place.
J’arrive dans la section des vêtements avec le sourire de la chasseuse d’aubaines passablement flétri.  Mais je trouve chaussure à mon pied ; du linge pour mes enfants, et pour moi.  C’est mon moment de grâce.  C’est fou comme un pantalon de yoga et deux ou trois camisoles assorties peuvent me revigorer le sourire.  Je me trouve ensuite un livre. Super.  J’en oublie presque les attaques de paniers.  Mais je commence à être fatiguée.  Je ne suis même pas encore rendue à la section bouffe.
  En m’y dirigeant, mon regard s’accroche un peu partout : chaises de plage (ah oui, les miennes sont vieilles), petites bouchées à déguster (ça sent bon, j’ai faim), des casseroles (ah oui, pratique), disons que ce n’est pas un endroit pour quelqu’un qui a un déficit d’attention.  Je m’attarde sur un méga paquet de batteries.  Wow ! Ça serait pratique ça, on manque toujours de batteries.  Je prends le paquet dans mes mains.  Trente dollars, j’imagine que ce n’est pas cher pour la quantité de batteries qu’il y a. Mais là, j’hésite, est-ce qu’on utilise plus des triple A ou des double A ? Je pense que c’est des double A, mais je ne suis pas certaine.  Je pourrais peut-être prendre les deux paquets ? C’est garanti dix ans. Humm. Soixante dollars de batteries, pas loin de cent dollars avec les taxes.  Et là, j’ai comme un genre de blocage dans mon cerveau qui s’opère.  Non, je ne vais pas dépenser autant d’argent pour des batteries, pas tout d’un coup en-tout-cas.  Le même montant, répartit sur plusieurs années, me semble moins grotesque.  Je remets les batteries dans l’étalage.  Tant pis, je vais continuer d’enlever les batteries de la télécommande pour les mettre dans la voiture téléguidée des enfants et vice-versa.
J’arrive finalement à la bouffe complètement épuisée.  Je ne souris plus du tout.  Je n’ai même pas la force de me rendre jusqu’aux fruits et légumes.  In extrémis, je prends un méga sac de Pretzel et une boîte de céréale géante et je me dirige vers les caisses.  J’ai envie de pleurer, cela doit bien faire deux heures que je suis dans le magasin.
De retour chez-moi, je dois faire une sieste pour me remettre de mes émotions.  Je m’endors en regardant du coin de l’œil ma boîte de céréale et mon sac de Pretzel restés sur le comptoir, mon garde-manger étant beaucoup trop petit pour pouvoir les contenir.



jeudi 14 février 2019

En route vers l'adolescence



Tranquillement, tout doucement, à coup de sauts d’humeurs, de yeux levés au ciel, de « Tu ne comprends pas !!! », l’adolescence se rapproche, elle se pointe le bout du nez (pas la mienne là, Dieu soit loué, mais bien celle de mon fils aîné).
            Je le regarde, accroupi sur la chaise berçante à s’agiter et à rigoler, chaise dans laquelle je l’ai allaité à quelques jours de vie.  Je me rappelle aussi mes retours du travail lorsqu’il avait à peine deux ans et qu’il courrait vers moi « Mamaaaaaan !!! » et maintenant, c’est moi qui doit me rendre au salon, ouvrir la porte, le saluer et j’ai le droit à un : « Salut m’an », ses yeux demeurant rivés sur le téléviseur 4K.  On est passé des gagagaga avec un sourire à deux dents au blablabla avec un roulement des yeux pour se moquer de moi lorsque je donne des consignes. L’emploi d’adverbes tout en nuance, typiques à l’adolescence, a également débuté : tu ne m’écoutes JAMAIS, tu ne comprends RIEN, c’est TOUJOURS de ma faute.
            Ah, l’adolescence, période trouble s’il en est une.  Pour ma part, je n’en garde pas de très bons souvenirs, quelque uns, certainement, ici et là, mais de façon générale, c’était plutôt comme une longue traversée du désert.  Chaque année amenait son lot de souffrances, de mal-être, de spasme de vivre.
Première secondaire : le traumatisme.
Être toute petite dans un monde de grands boutonneux nouvellement velus. Être encore une enfant.  La fin de semaine, je jouais aux poupées, la semaine, je regardais mes contemporains frencher avec la langue dans la cour d’école avec perplexité. Je me souviens encore des longs couloirs tapissés de casiers, suffocants et aliénants, des cadenas à numéros (34-11-43, je me rappelle encore de ma combinaison tellement j’avais peur de l’oublier), de la cafétéria, immense et déprimante.
Deuxième secondaire : se fondre dans la masse.
Tentative désespérée de suivre la mode, d’être comme les autres, d’écouter ce qu’il faut écouter, de regarder ce qu’il faut regarder, de dire ce qu’il faut dire.  Je me rappelle encore du Metallica en lettres noires d’écrit sur le revers de mon agenda, je ne savais même pas c’était quoi ça, Metallica. Je me souviens des body-suit (pour un maximum d’inconfort) et des chandails avec des trous aux épaules (qui sont revenus à la mode, incroyable !).
Troisième secondaire : les hormones.
J’avais un prof qui disait que, dans une classe de secondaire trois, ça sent les hormones à plein nez.  Tomber amoureuse de quelqu’un qui ne te remarque même pas.  Faire tressaillir quelqu’un qui ne t’intéresse pas.  Se demander si ce sentiment sera réciproque un jour.  Se chercher.  Ne plus trop savoir où l’on est et où l’on s’en va.  Repousser tout ce qui vient de ses parents pour se le réapproprier dix ans plus tard.  Être mal dans ce corps qui se transforme.
Quatrième secondaire : le constat d’échec.
Se rendre à l’évidence que notre adolescence ne sera pas comme dans les films : festive, frivole, pleine d’amies et d’amoureux.  Notre adolescence aura été terne et angoissée, pleine de doute et de solitude.  Commencer à se responsabiliser.  Comprendre que la vie peut être difficile, que notre chemin n’est pas tracé d’avance, qu’il faut le débroussailler soi-même.  Entrevoir, par bref moment, l’adulte que l’on pourrait devenir.  Ne pas vouloir devenir un adulte plate, tout, mais pas ça.  Rêver à l’enfance, qui n’est plus qu’un lointain souvenir, rêver à ses vingt ans, lorsque nous serons complètement libres.
Cinquième secondaire : la délivrance.
Sweet sixteen.  Enfin, l’âge adulte est à nos portes.  L’envol n’est plus très loin.  Mais s’envoler pour aller où ?  Être grisée devant l’infinitudes des possibilités et en être à la fois apeurée.  Que faire de sa vie ?  Qui écouter ?  Comment s’y prendre ?  Vouloir quitter ses parents, mais ne pas s’avouer avoir encore besoin d’eux.  Tenter de faire taire la peur qui gronde en soi.
            Il faudra que mon fils traverse tout ça.  Cinq années, c’est tout court sur papier, mais si long dans la vraie vie.  J’ai le sentiment qu’à chaque année qui passera, il me glissera toujours un peu plus des mains, qu’il me faudra le laisser aller avec tout ce que cela demande de lâcher prise et de confiance.  Le laisser affronter la vie, faire ses choix, en espérant qu’il ait ce qu’il faut dans son petit baluchon que j’aurai tenté de garnir au fil des années passées avec lui.
            Le laisser partir.
Réaliser qu’il se détache un peu plus de moi à chaque jour qui passe.

jeudi 7 février 2019

La vie ordinaire


Est-ce que je suis ordinaire ? C’est certain que j’ai le goût de dire que non, personne n’a le goût d’être juste ordinaire.  Mais force est de constater que je suis plus du côté des ordinaires que des extraordinaires.
Est-ce que je suis satisfaite de cette ordinairité ?  Là est la question.  Grande question.  Est-ce que je rêve d’avoir une vie plus extraordinaire ?   Ouin, je dois avouer que ça m’arrive.  Je m’imagine parfois en Magalie Lépine-Blondeau.  Je me demande ce que ça fait d’être belle de même.  Puis je m’imagine en Véronique Cloutier.  Je me demande ce que ça fait d’être riche de même.  Ensuite, je m’imagine en Maire-Mai.  Je me demande ce que ça fait d’être populaire de même. Et je m’imagine aussi en Denise Bombardier.  Je me demande ce que ça fait d’être intelligente de même.  J’ose à peine m’imaginer en Céline Dion, ou en une autre grande vedette internationale, en fait je n’arrive à rien imaginer tellement c’est loin de ma réalité.
La gloire.  La reconnaissance.  La popularité.  On sait tous que ça ne rend pas nécessairement heureux, qu’il y a même un revers et une rançon à tout ça.  Mais on y pense quand même.  Avouez.  On a tous déjà rêvé à notre cinq minutes de gloire, certains y ont même déjà goûté et y ont même pris goût.  Que ce soit une présentation au travail qui a particulièrement bien fonctionnée, la participation à un vox-pop pour la télé, la radio étudiante, un spectacle de fin d’année à l’école, la présidence de sa classe au primaire, la monopolisation de la piste de danse ou d’un karaoké, l’animation du party de famille ou de bureau.  Chacun trouve son moment.  Chacun tente de sortir un peu de son ordinarité.
Ordinaire : dont la qualité ne dépasse pas le niveau moyen le plus courant : qui n’a aucun caractère spécial, qui n’a rien d’exceptionnel.  Banal, quelconque, médiocre.
Ah! Voilà donc ce qui me dérange quand l’on parle « du monde ordinaire », de ceux « qui ne dépassent pas le niveau moyen », ça sonne péjoratif dans mes oreilles, ça sonne pour le monde pas très intelligent, pas très beau, pas très riche. Ça sonne méprisant.  Je parle « pour le monde ordinaire ».  Pour les médiocres et les quelconques de ce monde ? Pour une autre classe d’êtres humains ?
Ordinaire par rapport à quoi, à qui ? Aux Magalie Lépine-Blondeau, Véronique Cloutier, Marie-Mai et Denise Bombardier de ce monde ?  Tout le mode dépasse, dans un certain domaine, à sa façon « le niveau moyen » (bon, j’avoue que pour certains c’est moins évident que pour d’autres).
On a tous une part d’ordinaire et d’extraordinaire en nous.  On fait tous des trucs ordinaires parfois et des trucs plus extraordinaires d’autres fois.

jeudi 31 janvier 2019

47 ans




            Ma mère est décédée à l’âge de 47 ans.  J’ai aujourd’hui 39 ans.  Parfois, je me surprends à penser que, s’il s’avérait que j’ai le même destin qu’elle, il me resterait seulement huit années à vivre.  Pensez-y, huit années, ce n’est rien, pas même une décennie. Un claquement de doigts, un clignement de paupière, et hop, les dernières années envolées, parties dans un nuage de fumée.
            Huit ans.  Mon aîné aura à peine atteint l’âge adulte, mon cadet sera en plein cœur de son adolescence.  Quitter mes enfants et les laisser là, sans avoir pu les amener au bout du chemin.  Laisser là mon travail de mère inachevé, abandonner mes enfants, les laisser comprendre durement la vie adulte sans être là pour les guider, les soutenir, sans pouvoir être à tout le moins une présence invisible, mais disponible en cas de besoin.  Ne pas voir les adultes qu’ils deviendront, ne pas connaître mes petits-enfants.  Est-ce que ma mère a pensé à tout ça dans les derniers mois de sa maladie ? En avait-elle seulement la force ? Était-elle terrorisée à l’idée de nous abandonner ? Y avait-il des choses qu’elle aurait aimées nous enseigner avant de partir, avait-elle eu des regrets ?  Avait-elle tenté d’imaginer notre avenir, de visualiser les femmes que nous deviendrions ?  Avait-elle confiance en notre force intérieure ou, au contraire, ne voyait-elle que notre fragilité d’adolescentes désemparées de perdre leur maman ?  Et mes garçons, comment réagiront-ils à mon départ, si celui-ci avait lieu dans huit ans ?  Parviendront-ils à trouver cette force intérieure ?  Resteront-ils fragilisés pour le reste de leur vie ?  Est-ce que mon aîné se barricadera dans la colère ?  Est-ce que mon cadet se refermera sur lui-même ?
            Huit ans.  Mon chum aura alors atteint la barre des soixante ans.  Sortir avec une femme plus jeune et lui survivre, quelle malchance.  Dans huit ans, cela fera 27 ans que nous sommes ensembles.  Quand ma mère est décédée, mes parents cumulaient 21 années de vie commune.  Après toutes ces années passées ensembles, c’est un peu, j’imagine, comme perdre une partie de soi-même.  Un vide abyssal dans sa vie, un vide à l’intérieur même de soi.  Un vide qui ne doit jamais complètement se remplir, un vide qui laisse des séquelles, qui teinte d’une nouvelle couleur le reste de sa vie.  Comment survivre à ceux qu’on a aimés ?  Mon chum trouvera-t-il une autre amoureuse ? Humm.  Probablement.  Tout comme mon père l’a fait.  Je lui souhaite.  J’espère qu’elle n’effacera pas trop mon souvenir.  Juste un peu, pour qu’il n’y ait pas trop de souffrance et que tout le monde puisse être heureux.  Comment sera-t-elle avec mes enfants ?  Quel rôle mon chum lui laissera-t-il jouer ?  C’est elle qui connaîtra mes petits-enfants.  J’espère qu’ils auront tout de même un petit quelque chose de moi en souvenir (des grands yeux, des longs doigts fins, un petit déficit d’attention, de mauvaises dents, n’importe quoi).  Quel sera le chemin de mon amoureux sans moi, restera-t-il dans son Outaouais adoptive ou retournera-t-il sur le bord de son fleuve Saint-Laurent ?
            Huit ans.  Je serai encore au travail, je n’aurai même pas encore atteint l’âge de la retraite.  Je ne peux qu’imaginer le choc des amis et collègues de ma mère lorsqu’elle est décédée.  J’imagine ses collègues passant devant son bureau vide.  J’imagine celle qui a eu son poste par la suite (remplacer une morte, ça doit être gai).  J’imagine la peine de ses amis, la constatation brutale, qu’à 40 ans, la vie commence à être plus fragile.  J’imagine en même temps leur soulagement que la foudre ne soit pas tombée sur eux, mais juste à côté.
            Si je franchis la barre des 47 ans, chaque année sera une victoire, un cadeau de la vie.  Une année de plus avec mes enfants, mon amoureux, ma sœur, mes amis, mes collègues.  Une année de plus pour en profiter.  Une année de plus pour faire vraiment ce que j’ai envie de faire.
            La peur de mourir, ça doit être pour cette raison que j’ai commencé à écrire.  Pour me rappeler que je suis en vie, pour en témoigner, pour laisser une trace de mon passage, à ma façon. 

jeudi 24 janvier 2019

Le Roi fauché



C’était il y a très longtemps.  Dans ces temps où il y avait encore des royaumes, des châteaux, des rois, des princes et des princesses, des ultra riches et des ultra pauvres (bon, c’est certain que pour cela, ça a moins changé).
En ces temps, donc, le Royaume Magnifique, situé sur un haut-plateau ensoleillé, entouré de vertes collines, à plusieurs semaines à pied des autres royaumes, tirait le diable par la queue.  Les coffres du château se vidaient à une vitesse affolante.  C’est que le Royaume Magnifique, voyez-vous, était flanqué d’un Roi beaucoup trop généreux et magnanime.  Quand le Roi recevait la visite de membres de la famille royale des royaumes avoisinants, il aimait à les recevoir avec des mets somptueux, à organiser des réceptions grandioses et à les couvrir de cadeaux.
Aussi, il croyait en la capacité de chacun à changer et à se tourner vers la lumière.  Il était ainsi incapable de réprimer ses sujets qui enfreignaient les lois.  Il ne pouvait se résoudre à emprisonner les voleurs, à pendre ceux qui omettaient de payer leurs impôts et à exiler les traîtres.  Quand ces hors-la-loi imploraient son pardon, il leur donnait, de même qu’un peu de son or, question qu’ils aient de quoi se partir sur leur nouvelle route du droit chemin.
Le Royaume Magnifique était donc au bord de la ruine.  Mais le Roi avait un as dans sa manche.  Il avait une fille, la princesse Sabine.  Son seul et unique enfant qui lui succèderait sur le trône.  Sabine avait l ’étoffe d’une future reine : elle était digne et charismatique, brillante (d’intelligence et de joie) et surtout, elle était plus pragmatique et économe que son père.  Mais son plus grand atout restait sa beauté, beauté qui permettrait fort probablement un mariage lucratif et qui permettrait ainsi de sauver le royaume de la faillite.
La seule difficulté était que Sabine n’accepterait pas n’importe qui comme mari et que, vous imaginez bien que si le Roi était incapable de tenir tête à ses hors-la-loi, il ne pouvait encore moins le faire avec sa princesse.
Au matin du 14e anniversaire de sa fille, le Roi chargea donc Jean, son valet, de trouver pour Sabine des prétendants riches et séduisants, de sorte que, le jour de son 16e anniversaire, Sabine serait mariée et le royaume sauvé.  Le Roi se donnait deux ans pour réaliser cet ambitieux projet qu’était celui de marier sa fille unique.
Jean partit donc sur son cheval à la recherche de prétendants.  Une des premières choses que l’on remarquait chez Sabine était son sourire.  Toute l’étincellance et la pétillance du monde étaient dans ce sourire.  Le premier groupe de prétendants qu’amena Jean au château était donc composé de princes tout aussi lumineux que la princesse.
Le premier, le prince Philippe, un pimpant blond tout bouclé s’avéra toutefois, sous ses airs altiers, être un vrai bouffon au rire insupportable.  Le second, le prince Samuel, au sourire discret mais sincère, se révéla un fort piètre orateur, ce qui irrita profondément Sabine.  Le troisième, le prince Éloi, un grand brun au sourire réconfortant, charma aussitôt Sabine.  Ils passèrent la soirée à danser ensemble.  Toute la soirée, il couva Sabine d’attention, une fleur cueillit qui rappelait le vert de ses yeux, une pâtisserie douce et sucrée qu’il fît préparer juste pour elle, un foulard de soie pour la protéger des vents du haut-plateau.  Sabine, qui n’était pas fille à se décider rapidement, l’invita à passer la semaine au château.  Chaque jour, le prince prenait le temps de se balader dans les rues du royaume et de saluer ses futurs sujets.  Aussi, il parlait souvent à Sabine de sa propre famille et mettait beaucoup d’énergie à leur faire préparer des cadeaux personnalisés.  Un soir qu’elle soupait seule avec son père et son futur époux, Sabine ne put que tristement constater l’évidence : Éloi était comme son père.  Il était trop généreux, trop bon.  Elle ne pouvait pas épouser un homme qui avait le même caractère que son père.  Le prince Éloi quitta donc le château à la fin de la semaine, l’air penaud.
Un autre charme de Sabine résidait en son regard vif et franc.  Jean ramena donc, pour cette seconde fois, des princes dont l’intelligence et les compétences particulières dépassaient les frontières de leur royaume respectif.  Il y eu d’abord le prince Charles, fin stratège et grand chasseur, dont la réputation était plus qu’enviable.  Il pouvait abattre le cerf le plus rapide du territoire en dégainant une seule flèche et pouvait atteindre trois canards en plein vol avec une seule balle de son fusil.  Jean était persuadé d’avoir vu juste avec ce Charles, mais Sabine ne l’entendait pas ainsi.  Comment faire confiance à cet habile tireur ?  Sous ses airs enjôleurs, il cachait peut-être un cœur cruel.  S’il venait à vouloir se débarrasser d’elle, il pourrait le faire prestement (en ces temps reculés les crimes passionnels, fratricides, patricides et autres meurtres en ides étaient monnaie courante).  Sabine refusa donc Charles.  Elle avait vu juste, car celui-ci, à l’annonce de ce refus, piqua une terrible colère et ne quitta le château qu’après avoir saccagé la bibliothèque où Sabine lui avait annoncé la terrible nouvelle. 
Jean ne désespéra pas pour autant et lui présenta ensuite le prince Henri.  Grand et costaud, il était également un musicien talentueux aux goûts raffinés.  Bien qu’éblouie au départ, Sabine le trouva bientôt exécrable de prétention et le rejeta.
Il ne resta plus, de ce second arrivage, que le prince François.  De celui-ci, Sabine ne trouva rien à redire.  Beau, brillant, prêt à l’appuyer sans vouloir la contrôler, capable d’être sérieux et joyeux à la fois.  Et ce sourire, remplit de tendresse et d’espoir.  Les fiançailles furent immédiatement annoncées, le mariage rapidement organisé.  Tout le royaume était en joie, le Roi le premier.  Sabine venait à peine de fêter son quinzième anniversaire.
Le matin du grand jour, quand les domestiques entrèrent dans les appartements de Sabine pour l’aider à se toiletter et à s’habiller, celle-ci était déjà debout à la fenêtre, leur tournant le dos.  Sans crier gare, elle leur hurla de quitter la pièce sur le champ.  Peu habitués à des excès de colère de la part de la princesse, ils n’obtempérèrent pas immédiatement.  La princesse se retourna alors, cachant son visage d’un pan du rideau et réitéra son ordre.  Cette fois, confus, les domestiques quittèrent la pièce.
On alla promptement avertir le Roi de l’humeur inattendue de la princesse.  Lorsque celui-ci vint voir sa fille pour tenter de la calmer, elle n’était plus dans ses appartements.  On la chercha à travers tout le château puis à travers tout le Royaume Magnifique, mais Sabine demeura introuvable.  Les jours et les semaines passèrent et toujours aucun signe de Sabine.
Le prince François dépérissait de jour en jour. Il crut à l’enlèvement, puis au meurtre, certainement un de ces rivaux jaloux.  Quand on mentionnait devant lui l’hypothèse de la fuite en s’appuyant sur l’humeur désagréable de la princesse le matin des noces, il se mettait dans une colère noire ; sa promise était si fortement éprise de lui qu’il était impossible qu’elle ait pris la fuite.
Les années passèrent toutefois et plus jamais on ne revit la princesse au Royaume Magnifique. 
Le prince François finit par retourner dans son royaume et par épouser sa cousine.  Le Roi fut emporté par la folie puis la maladie, laissant derrière lui un royaume déchu et sans héritier qui fut rapidement conquis par les autres royaumes avoisinants.
Bien des années après la mort du Roi, son ancien valet, Jean, traînait aux abords du Royaume Grandiose, dans ses habits de voyageurs déglingués. Se cherchant un toit pour la nuit, il cogna à la porte d’une vieille grange non loin du chemin.  Une paysanne sans âge lui ouvrit et lui permit de dormir dans la paille avec les animaux ; il devait toutefois se tenir tranquille et ne pas faire de bruits.  Cette fille était d’une laideur ; des habits déchirés et le corps souillé, les cheveux emmêlés, la peau ravagée, les dents pourries, d’ailleurs, il lui manquait une incisive centrale supérieure et on entendait l’air passé par ce petit trou quand elle parlait.  Elle parlait toutefois doucement avec un grand calme et avec des gestes gracieux.
   Ils discutèrent un peu avant d’éteindre les bougies et c’est là qu’il l’a reconnue : Sabine !  Elle lui raconta alors tout.  Le matin de ses noces, un peu nerveuse, elle s’était levée plus tôt que d’habitude et s’était mise à se ronger frénétiquement les ongles, ce qui n’était pas dans ses habitudes.  Et puis, CRACK ! Une palette avait cédé, lui laissant ce trou dans la bouche.  Elle ne pouvait pas se présenter ainsi à son époux.  Elle n’était plus digne d’être sa femme et encore moins d’être la reine du royaume.  Elle était humiliée.  Jamais plus elle n’oserait sourire.  Et elle ne pouvait pas être une femme et une reine qui ne souriait pas, tel n’était pas son destin.  Elle s’était donc enfuit jusqu’ici, jusqu’à l’épuisement.  Elle s’était fait engager comme fille de ferme.  Ici, en compagnie des animaux, elle oubliait son visage disgracieux, elle oubliait presqu’elle était un être humain.

Ce texte est inspiré d’un événement hautement traumatique qui a marqué mon début d’année, la perte de ma dent #21 en me rongeant tranquillement un ongle au bureau lors de ma première journée de travail en 2019.


jeudi 17 janvier 2019

La théorie du chaos




            Aujourd’hui, 29 décembre 2018, à 2 jours de la nouvelle année, je considère ma vie comme un chaos.  Mes vacances de Noël sont un chaos.  Cette journée en est un exemple parfait.
            Ma maison est un chaos.  On est post-réveillon de Noël et pré-veille du jour de l’An.  Toute la journée je trouverai des bouts de papiers d’emballage aux quatre coins de la maison, des rubans pris autour des pattes de chaise, des choux écrapous dans le craques du sofa.  Il y a aussi les nouveaux jouets des enfants qui couvrent presque l’entièreté du plancher et que je n’ose pas ranger, question de rentabiliser nos cadeaux de Noël.  Il y a des Lego partout, PARTOUT.  Planchers, table de la cuisine, divans, comptoirs, tabourets…mélangés avec des aiguilles de sapin et des bouts de canne de bonbon.  Il y a aussi des bas tout fripés qui décorent la maison.  Pas des bas de Noël, des vrais bas.  Les bas de mon fils cadet qu’il prend toujours soin d’enlever dès qu’il entre dans la maison et qu’il laisse choir chaque fois à un endroit différent que je ne découvre parfois que quelques jours plus tard.
            Mes pensées sont un chaos.  Je n’arrive pas à mettre mes idées en place.  Je commence à réfléchir à un sujet puis mon esprit bifurque et je me mets à penser à autre chose et je vogue ainsi d’un sujet à l’autre, sans rien régler, sans prendre aucune décision.  Mes pensées se heurtent les unes contre les autres, comme les cris de mes enfants qui rebondissent contre les murs de la maison.  Je tente de penser à un menu pour notre réception du 31 décembre (réception, j’aime ça dire ça, mais on s’entend que c’est juste un souper entre amis), je n’arrive pas à faire un choix, tout me tente et rien à la fois.  Je vais à ma boucherie locale pour m’inspirer un peu, mais tout ce que je réussis à faire c’est déambuler dans le magasin l’air complètement perdue, ne sachant absolument pas ce que je cherche.  Je finis par quitter le magasin avec deux pots de bouillon de poulet maison.  Je ne sais pas ce que je vais faire avec ça, mais on a toujours besoin de ça du bouillon de poulet, que je me dis.  Je devrai retourner à la boucherie quelques heures plus tard une fois mon choix fait, comme une vraie débile mentale.
            Mes enfants sont un chaos perpétuel.  Ils peuvent jouer tranquillement ensemble dans ce qui ressemble à une harmonie fraternelle, un genre de beau moment familial, quand tout d’un coup, tout dérape.  Un cri perçant venu du tréfonds du salon : « Arrêêêêête !!!!!! », puis la réplique « C’est à moi !!!!!! », des bruits étouffés, des pleurs qui se transforment en cris de rage « Je vais t’arracher la tête gros con !!!!! ».  Une poursuite.  Des objets qui volent et revolent.  La maison qui tremble.  Le ciel bleu des vacances vient de s’assombrir.  C’est la perte de contrôle.  Je ne peux pas crier pour les arrêter, ils crient plus fort que moi.  Je dois tenter de les contenir physiquement.  Pour ça, je dois d’abord les attraper.  Un, pour commencer, et le mettre dans sa chambre pour qu’il retrouve un peu ses esprits.  Puis l’autre.  Je ne pourrai jamais faire la suite exacte des événements ayant mené à cette catastrophe, mais je pense que tout a débuté avec un orteil écrasé par mégarde.  Mes enfants sont un système dynamique dont l’équilibre est pour le moins précaire.  Quand l’équilibre est atteint, si le moindre paramètre est modifié, une tempête peut éclater en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire.  Tout comme le mouvement des masses d’air, de petites perturbations peuvent s’amplifier rapidement si rien n’y fait obstacle.
            Mon couple devient par conséquent un chaos lui aussi.  Tout ce bruit et cette énergie non-canalisée embrouillent encore davantage mes pensées et lorsque mon chum me pose des questions demandant un tant soit peu de réflexion, je m’impatiente, je lui dis que ce n’est pas le temps de parler de ça.  Et lui de me répondre que ce n’est jamais le temps avec moi.  Et moi de lui dire qu’il exagère. Et ainsi de suite.  La liste d’épicerie que nous tentons de faire une fois que je me suis branchée côté souper du jour de l’An en est un exemple pathétique :
-       Est-ce qu’il reste des croûtons, dis-je.
-       Ben, ça doit, tu en achètes toujours trop, qu’il me répond.
-       C’est pas si grave, ça se garde longtemps des croûtons.  Pis, est-ce qu’on a encore des croûtons ?
-       ÇA FAIT MAL ESPÈCE D’IMBÉCILE (cri d’enfant qui perce les tympans).
-       J’ai pas compris à cause des cris.  Alors, oui ou non, les croûtons ?
-       Oui, un fond de sac.
-       Un fond de sac c’est pas assez, je vais acheter un autre sac.
-       T’es certaine qu’on ne va pas les gaspiller ?
-       Oui… (d’un ton exaspéré) …Est-ce…
-       MAMAN, MON AUTO EST BRISÉE.  IL FAUT QUE TU M’AIDES À LA RÉPARER !!!!!
-       Pas tout de suite chéri, je discute avec papa.
-       NON !!!! TOUT-DE-SUITE !!!!!
-       Non, je dois finir cette liste d’épicerie avec papa.
-       TU NE VEUX JAMAIS M’AIDER !!!!
-       Ce n’est pas vrai, je veux juste terminer ce que je suis en train de faire avec papa, c’est important. Donc, est-ce qu’il reste des patates ?
-       Oui, un sac plein.  Pourquoi des patates déjà ?
-       Pour le cipaille, je te l’ai dit tantôt.
-       Sois pas bête, je ne m’en souvenais plus.
-       Je ne suis pas bête, je suis fatiguée de toujours répéter.
-       Bon, bon, bon. TOUJOURS répéter, tu n’exagères pas un peu là ?
-       MAMAN, J’AI TOUT RENVERSÉ MON JUS !!!!
-       UN INSTANT, JE VEUX JUSTE FAIRE MA LISTE D’ÉPICERIE !!!!

Le battement d’aile d’un papillon au Brésil qui peut déclencher une tornade au Texas.  Ou l’orteil écrasé d’un enfant qui peut faire crier à une mère qu’elle veut faire sa liste d’épicerie.