jeudi 24 mai 2018

Parce que les livres, ce n'est pas cool





            Je ne sais plus à quoi ça ressemble des jeunes dans une polyvalente.  Mais je sais à quoi ça ressemblait à l’époque où moi j’y étais.  Une école secondaire de région tout ce qu’il a y de plus ordinaire.  Une école publique, bien entendu.  Je ne sais pas non plus si on peut faire un lien boiteux entre ce que j’ai vécu à l’époque et le taux de décrochage scolaire actuel, mais je vais quand même le faire.  Quand j’étais au secondaire, avoir la lecture comme passe-temps, ce n’était pas très tendance.  Il valait mieux être un sportif ou un artiste.  Être dans le club d’athlétisme, remporter des médailles, participer à des tournois la fin de semaine, s’entraîner le midi et après l’école, ça c’était digne de mention.  Faire partit du spectacle annuel de fin d’année, gratter de la guitare, pousser de la corde vocale, danser habiller en noir avec des masques de couleur, là, tes pairs pouvaient te respecter et aspirer à être ton ami.  Mais étudier et être bon à l’école, WOUAAAAAAACH !!!! Un nerd. Une bolée. Tout, mais pas ça.  Dans mon temps, bien réussir t’amenait le mépris de tes contemporains.  Étudier ? Faire ses devoirs ? Autant dire adieu aux plaisirs, au bonheur, à la vie en général. Aïe !!! Fuck the school !!!
            « Ostie de bolée ! » Le nombre de fois où je l’ai entendu celle-là. À chaque fois qu’on voyait un 90% d’affiché sur ma feuille, que dis-je, même un 80% était parfois suffisant.  Aveu : il m’arrivait de cacher ma copie et lorsqu’on me demandait combien j’avais eu, je disais 72% pour qu’on me fiche la paix.  Aveu encore plus troublant : j’ai déjà fait une erreur volontaire dans un examen de biologie parce que je savais que sinon j’aurais 100% pis que je me ferais écœurée avec ça.  Il fallait être fait fort, à mon école secondaire, pour assumer ses bonnes notes.   Quand la réussite scolaire est non seulement pas valorisée pantoute, mais qu’elle est en plus un motif d’intimidation, c’est clair qu’il y a un problème.
 Pour qu’elle soit valorisée, il faudrait que la réussite scolaire soit cool.  Aussi cool que de jouer du drum ou de compter un but gagnant. Mais faire des phrases complètes et écrire sans faute d’orthographe, c’est loin d’être aussi flamboyant. Entre moi, qui réussit la première à résoudre un problème de mathématique complexe, et l’autre, qui réussit à frencher le grand Martin dans le fond de la rangée de casier, je vous laisse deviner qui sera applaudit.
            Ça me fait toujours rire quand je vois des parents si fiers que leurs tout-petits de 3, 5, 7 ou 8 ans s’intéressent aux livres, « Ah! Moi, ma fille, elle aime assez les livres.  Je n’arrête pas de lui en acheter. Je ne fournis pas. »  Et dans 10 ans, la même petite fille aura grandi et aimera encore autant les livres, mais là ça ne sera plus la même histoire.  Les parents ne diront plus à qui veut l’entendre que leur fille passe ses journées à lire.  On verra dorénavant cela comme une tare.  On s’inquiètera qu’elle soit solitaire, qu’elle ne préfère pas les fêtes aux bouquins.  On souhaitera qu’elle s’intéresse à autre chose, qu’elle sorte de son monde imaginaire.  Elle ne sera plus dans le coup.
            « Ce n’est pas tout dans la vie d’être bon à l’école ».  C’est vrai.  Mais ce n’est pas avec ce genre de phrases qu’on va donner envie aux jeunes de réussir.
           

vendredi 18 mai 2018

Le lave-vaiselle


Bon.  Je pense qu’il est temps d’en parler, de crever l’abcès, de faire sortir le méchant, de mettre cartes sur table, de poser la question une fois pour toutes.  Non mais, les gars, c’est quoi cette obsession maladive avec le lave-vaisselle ??? C’est quoi ce souci du placement parfait et méthodique comme si votre vie en dépendait ? Pourquoi accorder autant d’importance à l’emplacement des petites cuillères ?  Il ne faudrait surtout pas qu’elles s’imbriquent l’une dans l’autre et qu’elles risquent par le fait même d’être mal lavées.  Aïe ! Ça te part mal une journée ça !  Pourquoi cette analyse exhaustive de la façon de maximiser le nettoyage de chaque article ou de pouvoir en mettre le plus possible par cycle de nettoyage ?

            J’hallucine quand je vois mon chum passer 20 minutes penché au-dessus de son lave-vaisselle (l’utilisation de l’adjectif possessif est important ici) sans rien mettre dedans, il fait juste changer des affaires de place.  Comme si son lave-vaisselle était un tetris géant.  Et il est concentré quand il fait cela, oh là, c’est du sérieux.  Le téléphone sonne, il ne répond pas.  Les enfants se chicanent à moins d’un mètre de lui, il les remarque à peine.  Une tâche de la plus haute importance requiert toute son attention, comme s’il était en train de désamorcer une bombe nucléaire.  Et gare aux invités qui voudraient simplement aider en débarrassant la table et en mettant quelques morceaux dans le lave-vaisselle. Aouch.  Je vois alors instantanément le stress s’installer sur son visage.  Il devient de plus en plus nerveux.  Finalement, il se lève et demande avec tact à l’invité de tout arrêter, qu’il va s’en occuper.  Il a l’air fin de même, mais moi je dis qu’il est plutôt contrôlant.  Il ne peut supporter de perdre le contrôle de son lave-vaisselle.  Peut-être est-ce la dernière chose qu’il a encore l’impression de contrôler dans sa vie ?  Peut-être aimerait-il pouvoir contrôler les différents aspects de sa vie comme il le fait avec les verres et les assiettes ? Pouvoir les déplacer, les changer de côté, les rincer un peu plus, les essayer dans l’étage du bas.

            La nuit dernière, sa psychose du lave-vaisselle a atteint son paroxysme (je vous rappelle ici que mon amoureux il a de petites tendances TOC ). Donc, il sort avec des amis.  Je reste à la maison avec les enfants.  On soupe.  Il y a de la vaisselle à gérer, pas grand-chose là, on a mangé des hot dog, mais il y a bien quelques assiettes, verres et ustensiles épars sur le comptoir.  Je rince le tout (parce que si je ne rince pas je vais en entendre parler) et met le tout dans le lave-vaisselle sans trop de cérémonie, mais je mets quand même les verres avec les verres, les petites assiettes avec les petites assiettes.  Je considère que je fais une bonne job pour une débutante (parce qu’on va se le dire, je n’ai pas la chance d’y toucher souvent au lave-vaisselle).

            Vers deux heures du matin, j’entends des cliquetis et de l’eau que l’on fait couler d’un robinet.  Suis-je bien réveillée ou suis-je en train de rêver que quelqu’un s’affaire dans ma cuisine en plein milieu de la nuit ?  Je me frotte les yeux.  Je ne rêve pas.  Mon chum est en train de tout replacer dans le lave-vaisselle.  Et il re-rince. Bon, je n’avais pas assez rincé à son goût.  Je capote.  Tu ne peux pas rentrer d’une soirée avec tes amis au beau milieu de la nuit et penser à inspecter le lave-vaisselle.  Je suis borderline insultée.  Aïe ! ça ne prend pas un doctorat pour remplir un lave-vaisselle ! Ah, et puis, je le connais, il doit être à moitié mort et s’être arrêter trois ou quatre fois sur le bord de l’autoroute pour piquer un petit somme, mais il a assez d’énergie pour gosser dans le lave-vaisselle. Plus je l’entends gosser, plus je fulmine.  Tout-à-coup, les fils se touchent et je descends prestement à la cuisine et lui dit : « Tu es conscient que c’est de la maladie mentale ton affaire ?! » et je remonte me coucher.  Il est fâché.  Il n’aime pas que je le traite de malade mental.  C’est vrai que j’y suis allée un peu fort. J’oublie parfois que c’est juste de l’anxiété.

-       Tsé, je ne voulais pas inspecter la façon dont tu avais rangé le lave-vaisselle, c’est juste qu’en rangeant un couteau que tu avais oublié…

Je fais semblant de dormir.

-       Bisou de bonne nuit ?

-       Non.

-       O.K. T’as raison, je suis un peu fou.

Bisou de bonne nuit.


jeudi 10 mai 2018

La petite fille au casque de bain rose




Il y a quelques semaines, je suis allée à la piscine avec mon fils aîné pour son cours de natation.  À un certain moment, le professeur a fait sortir les enfants de l’eau et leur a demandé d’aller se chercher une nouille.  Et là, le chaos s’est installé progressivement.  Les enfants se mirent à transformer leurs nouilles en épée laser, ils frappèrent dans l’eau avec pour voir le bruit que ça faisait, bref, aucun n’écoutait les consignes du prof, tous plus distraits les uns que les autres par leur gros spaghetti jaune.  Enfin, tous sauf une. Une jeune fille au casque de bain rose qui se tenait debout bien droite et immobile, sur le bord de la piscine, silencieuse et attentive aux paroles du professeur. Et là, j’ai eu l’impression de me voir. Cette petite fille, c’était moi.  C’était moi à cet âge, à l’école primaire.  L’enfant sage qui écoute, qui fait ce qu’on lui dit, qui veut bien faire, qui veut plaire.  Qui veut plaire aux adultes autant qu’aux autres enfants, mais qui réussit rarement.  Qui réussit rarement parce qu’au fond, quelqu’un de sage, c’est ennuyant. Ça écoute tout le temps, ça n’argumente jamais, ça ne questionne pas, c’est beige, c’est plat, c’est linéaire.  Et surtout, ça ne veut pas déranger et ça s’arrange tout seul.  Un enfant sage on oublie que ça existe, on ne se rappelle même plus à quoi il ressemble ni comment il s’appelle.

            Ce souci de vouloir plaire à tout prix m’a d’ailleurs souvent joué des tours, comme lors de ce cours de musique mémorable en 2e année.  J’étais assise au sol sur le tapis gris qui recouvrait le plancher de la classe de musique et je m’affairais à reproduire des notes sur mon xylophone comme l’ensemble de mes compatriotes lorsqu’une envie d’uriner me pris par surprise.  Comme notre professeur n’était pas très encline à nous laisser sortir de la classe pour aller se soulager et ne manquait pas de nous signifier, à chaque fois, dans un discours interminable, qu’il fallait être plus responsable et penser à faire nos petits besoins à la récréation, je me suis dit qu’il était hors de question que je lui fasse une telle demande et je décidai donc de me retenir jusqu’à la fin du cours.  Erreur. J’en fus incapable.  Un cercle foncé se dessina donc tranquillement autour de moi et de mon xylophone, ce qui provoqua des cris de stupéfaction chez plusieurs de mes voisins.  Dire que mon objectif premier était de passer inaperçue et de ne pas déranger.  Je pense que c’est à partir de ce moment-là que j’ai réalisé que quelque chose n’allait pas chez moi, que j’étais peut-être trop sage, trop inhibée, et je me suis également mise à penser que j’étais peut-être aussi anormale, les autres enfants de mon âge n’ayant pas l’habitude d’uriner au beau milieu d’un cours de musique.

            Il faut dire qu’en plus d’être sage, j’étais aussi bonne à l’école. Je performais. Le jackpot pour mes parents et mes professeurs.  J’ai compris plus tard que je faisais en fait de l’anxiété de performance, car même si j’avais de bonnes notes, je n’étais jamais satisfaite.  Je me comparais sans cesse aux autres et notais en quoi j’étais moins bonne.  Quand on relevait mes forces, je me disais que c’était exagéré et si on avait le malheur de me faire une toute mini critique, j’étais démolie.

            Alors, quand je regarde cette petite fille au casque de bain rose, sur le bord de la piscine, je me demande comment elle se sent en-dedans. Est-ce qu’au fond elle, elle aurait le goût d’aller rejoindre les chevaliers de la nouille jaune ? Est-ce qu’elle a trop peur de déplaire au professeur ?  Est-ce qu’elle ne sait juste pas comment faire autrement ? Est-ce qu’elle est heureuse ? Puis, je regarde mon fils et son énergie débordante, qui suit ses instincts, qui fait ce qu’il a envie de faire sans trop se soucier du reste et je me demande qu’est-ce qui est le mieux au fond? Évidemment, la réponse est probablement quelque part entre les deux.

           


jeudi 3 mai 2018

Ma vie est un bébé qui pleure



Une nouvelle vie voit le jour.  Un petit bébé, tout fripé de sa trempette amniotique de 9 mois et tout plaqué rouge de son passage vaginal, nous dit bonjour.  Tout de suite, je le trouve beau.  Tout de suite, je sais que je vais l’aimer.  Les premiers instants sont magiques, voir euphoriques.  Il est là, dans mes bras, tangible, irréel.  Cela fait 9 mois qu’il est en moi, mais c’est la première fois qu’on se voit, qu’on se touche, qu’on se dit bonjour. 

J’étais devenue une maman.  Nous étions désormais des parents. Je vivais mes premières secondes, mes premières minutes, mes premières heures de ma vie de maman.  Je savais que je m’en souviendrais toute ma vie.

            Les jours passés à l’hôpital furent, pour moi, des jours merveilleux, bénis des Dieux.  Je n’avais pas cette envie pressante, comme d’autres mamans, de retourner à la maison, dans mes affaires, dans mon nid.  Nous étions bien là, tous les trois.  J’avais mes trois repas par jour qui arrivaient sur un plateau non pas d’argent, mais de plastique orange de la cafétéria.  Nous avions régulièrement de la visite.  Pas trop.  Juste assez. Les médecins et les infirmières nous guidaient dans notre nouveau rôle de parents tout en nous certifiant que nos gestes malhabiles deviendraient rapidement plus assurés.  Pendant ce court séjour à l’hôpital, je n’avais qu’à être une maman, sans penser à rien d’autre.  Le bonheur.  Je ne vivais pas ma vie, c’était une autre vie, à côté de la mienne.

            Pourtant, il fallut bien retourner chez-nous. Il fallut bien reprendre le train-train quotidien. Avec de l’énergie en moins et un bébé en plus.  Je me rappellerai toujours notre premier souper de famille :  une lasagne réchauffée, mon chum et moi assis l’un en face de l’autre, le bébé couché à même la table entre nous deux.  Entre chaque bouchée, je le regardais, le cœur battant, me demandant s’il était correct.  Dès qu’il faisait un son qui ressemblait à un pleure, j’arrêtais pratiquement de respirer.  Et là, j’ai eu une méga-super-intense poussée d’angoisse : c’était donc comme cela qu’allait se dérouler mes repas dorénavant, dans un espèce d’état de tension et de préoccupation constante.  En fait, c’est à cet instant précis que j’avais brutalement réalisé que la vie légère et insouciante, c’était fini pour moi.  Et je fus, à ce moment-là, très proche de la crise de panique.  Ensuite, je me suis dit que ça devait être ça qu’on appelle le baby blues.  Mais je n’étais pas dupe, je savais que ce que je ressentais n’était pas simplement une baisse d’énergie et un moral raplapla causés par la perte de contrôle de mes hormones, c’était de l’anxiété à l’état pur.

            Les jours passèrent et nous tentions, tant bien que mal, de trouver notre rythme et de nous maintenir la tête hors de l’eau, sans grand succès, je dois l’avouer.  C’est alors que, quatre jours après notre retour à la maison, j’eu un autre grand moment de panique : « Et si je n’étais pas faite pour avoir des enfants ? Et si je m’étais trompée ? Et si j’avais commise la plus grosse erreur de toute ma vie ? »  J’étais catastrophée.  Je venais de gâcher la vie de trois personnes, d’un seul coup. La mienne, celle de mon chum, et surtout, celle de notre enfant.  Je me rappelle avoir eu besoin de m’asseoir.  Je pleurais et je regardais le paysage pluvieux et triste de mai par la fenêtre.  La blonde de mon père appela à cet instant.  Je me souviens qu’elle a tout de suite compris comment je me sentais.  Un sentiment de perte de contrôle de sa propre vie, comme si tous tes repères éclataient d’un coup.  Elle m’a aussi dit, qu’aujourd’hui, nous étions des femmes très libres (libre d’étudier, de travailler, autonomes financièrement) et que la contrainte amenée par la maternité était certainement beaucoup plus difficile à vivre de nos jours qu’à une époque plus ancienne où les femmes n’avaient encore que peu de choix.  Ces paroles avaient énormément normalisé la façon dont je me sentais et m’avaient permis de me ressaisir.  Je voulais des enfants.  Il n’y avait pas d’erreur.  Je devais juste trouver mon équilibre et développer ma façon à moi d’être une maman.

            Ensuite, est venu le temps de notre première sortie en famille (sept jours exactement après notre sortie de l’hôpital).  Aller manger une poutine au casse-croûte du coin.  Wow !!!  Pour cette grande occasion, nous n’avions pas pris de chance, nous mîmes dans la voiture : le sac à couches, le coussin d’allaitement, la poussette, le porte-bébé, des couvertures et du linge de rechange. Une fois assise dans la voiture, j’ai failli éclater en sanglots tellement je trouvais que tout était rendu compliqué.  Manger une poutine demandait dorénavant de l’organisation.

            Et les jours ont passés, et les semaines, et les mois.  Et mes moments de panique se sont espacés pour finalement disparaître complètement.  J’aurai encore des moments de grand désespoir (mon bébé pleure et je ne sais pas pourquoi) et de fatigue extrême (je pense que je ne parviendrai pas à terminer mon épicerie, que je vais m’évanouir au beau milieu de l’allée des céréales), mais, au bout du compte, j’y suis arrivée au premier anniversaire de mon fils aîné.  Et je l’ai fêté le sourire aux lèvres, tout de même convaincue, malgré une première année difficile, que mon bébé, c’était le meilleur.

jeudi 19 avril 2018

Traces de vie

 
Lorsque mon père est mort, il était partout.  Il a quitté sa maison un jour, pour l’hôpital, et il n’est jamais revenu.  Il n’a pas fait sa valise, il n’a pas vendu sa maison pour en acheter une plus petite, il n’a pas fait de séjour dans une résidence auparavant, il est simplement parti.  Il s’est volatilisé du jour au lendemain, laissant tout derrière lui.

          La première fois que je suis retournée chez lui après sa mort, il habitait encore la maison.  Il y avait ses bottes dans l’entrée, ses manteaux dans la garde-robe, de bouts de papier ici et là avec son écriture dessus.  Il y avait ses livres qui traînaient, sa musique dans le système de son, son calendrier d’accroché au mur avec ses rendez-vous de notés.  Il y avait des messages de ses amis sur le répondeur, du courrier à son nom.  Il était également partout dans son érablière, dans sa cabane à sucre, dans sa grange, dans son atelier.  Les choses étaient encore rangées à sa façon, selon son ordre à lui.  Le banc de scie était encore branché, des planches coupées étaient déposées à son côté. Un travail interrompu, jamais repris.  Un pot de vis était ouvert sur l’atelier, la dernière sorte dont il aura eu de besoin, peut-être pour une réparation urgente, oubliant alors de ranger le pot.

          Je me souviens de ma première marche dans l’érablière, il y avait, à un certain endroit, des tronçons d’arbres coupés et cordés. Je me rappelle m’être dit, à ce moment-là, que c’était probablement lui le dernier à les avoir manipulés, quelques semaines auparavant, quelques mois tout au plus. Je le voyais presque, là, juste devant moi, en train de travailler.  Les premiers temps après sa mort, quand j’entrais dans sa cabane à sucre, j’avais l’impression de marcher directement dans ses pas, de toucher ce qu’il venait à peine de toucher.  Peut-être y avait-il même encore des empreintes de ses doigts sur l’évaporateur.

          Deux ans plus tard, que reste-t-il ?  Il ne reçoit plus de courrier ni de message de ses amis.  Je reçois encore des documents au nom de la succession Yves Lacombe, mais bientôt, eux aussi cesseront, effaçant son nom.  Ses vêtements, ses livres, ses disques ont été triés, donnés, rangés.  Le dernier à être passé dans la grange, c’est moi, ma sœur, ma belle-mère, mon chum, ou mes demi-frères.  Nous réorganisons les objets, rangeons à notre façon.  Le sol autour de la maison, les sentiers dans la forêt, les champs, ont été foulés par d’autres, effaçant ses pas.  L’évaporateur a été manipulé par d’autres mains, effaçant l’empreinte de ses doigts.  Les dernières cannes de sirop d’érable qu’il avait achetées ont été remplies, le dernier bois qu’il avait fendu a été brûlé, la dernière sauce à spaghetti qu’il avait cuisiné a été mangée.

          Son souvenir est encore là, dans quelques objets choisis et exposés ici et là, dans quelque façon de faire que nous gardons de lui, dans quelques réparations qui tiendront encore quelques années.  Mais au fil du temps, ses objets deviendront les nôtres.  Les décisions qu’il avait prises, les choses auxquelles il croyait, seront mélangées aux nôtres, pour ne faire plus qu’un, un amalgame, de lui, de nous, des autres avant lui, des autres à venir, comme un bon vin qui se bonifie avec les années.  Sa maison sera la nôtre, ses terres seront les nôtres.  Et tout se mélangera.  De lui, il ne restera plus rien de tangible, de concret. Sa présence deviendra qu’un lointain souvenir.  Il restera une mémoire, une impression, une émotion.  Les souvenirs seront de plus en plus flous et de moins en moins nombreux.  On oubliera jusqu’au son de sa voix.  Je le sais. Ça s’est passé comme ça pour ma maman.

 

jeudi 12 avril 2018

Angoisses nocturnes

 
3h16 Am.  Je me réveille en sueur. J’ai le cœur qui bat à toute allure.  Je pense que je viens de faire un cauchemar.  Mais je ne suis pas certaine. Je ne m’en rappelle déjà plus.  Tout ce que je sais, c’est que je ne me sens pas bien, je suis comme affolée. Tout d’un coup, me voilà hyper réveillée, hyper vigilante, les yeux grands ouverts, comme en plein cœur du jour.  Je suis nerveuse, inquiète.  Mais ce n’est plus le supposé cauchemar qui me perturbe maintenant, c’est l’ensemble de mes pensées qui tourbillonnent dans ma tête de manière confuse.

Je suis couchée sur le côté, dos à mon chum, je regarde le réveille-matin. 3h22. Une pensée s’accroche. J’ai encore oublié de déplacer le rendez-vous chez le dentiste de mon plus jeune.  Il faut absolument que j’appelle demain sinon il va y avoir des frais.  De l’argent gaspillé.  Maudit que je ne suis pas à mon affaire.  Ah ! Et puis, il faut que je prépare mes questions pour ma conseillère financière sinon je vais encore avoir l’impression de perdre mon temps et de ne rien comprendre.  Il faut que je prenne mes finances plus au sérieux et que j’arrête de tomber en convulsion dès que j'entends les mots REER ou intérêts à taux variable.  Il faut que je fasse une femme de moi et que je pense à mes vieux jours, je vais avoir 40 ans, ça peut venir vite.  Je me tourne sur le dos.  Ah, et pourquoi j’ai pris ce rendez-vous-là mercredi soir, je vais être beaucoup trop fatiguée, je n’aurai pas les idées claires. Ouf…J’ai chaud, j’enlève les couvertures. À moins que j’annule aussi le rendez-vous avec la conseillère financière ? Ben non.  Je vais juste reporter le problème à plus tard.  J’aurai juste à mettre mon cerveau en mode cartésien.  J’ai froid, je remets les couvertures.

Je me tourne de l’autre côté, face à mon chum.  Il ronfle.  Bordel.  Je m’essaye sur le ventre. Ah, c’est mieux.  Le réveille-matin indique 3h36.  Ça me pique en-dessous du pied.  Je pense à mon plus vieux qui a tout le temps la pédale dans le fond et qui pogne les nerfs à la moindre contrariété.  Il faut que je m’occupe de cela.  Coudons, qu’est-ce qui cloche avec mes habiletés parentales !? La constance ? Ouin, ça doit être ça…et il faut que j’arrête de crier après mes enfants.  À moins que mon plus vieux ait une T.D.A.H. ? Il faudrait que je le fasse évaluer…au privé ça coûte ben trop cher, je n’ai pas d’assez bonnes assurances.  Moi, je suis souvent dans la lune et j’en perds des petits bouts…il doit tenir ça de moi...Les draps sont sales, il faut que je les lave. Non, je ne suis pas bien dans ce lit-là, à moins que j’aille dormir sur le sofa ?

3h47. Un peu plus de 2 heures avant le grand réveil.  Il faut que je dorme. Je me demande, lorsque Julie m’a dit aujourd’hui, ben hier, que j’avais oublié de l’aviser de tel changement dans notre dossier en commun, est-ce qu’elle était fâchée contre moi ? Tout d’un coup qu’elle ne veut plus travailler avec moi et qu’elle me trouve incompétente ? Et si j’avais oublié de lui transmettre une information encore plus importante, oh, j’aime autant ne plus y penser…Bon, là il faut que je dorme si je ne veux pas continuer à oublier des affaires. Ah ! Zut ! Mon compte visa était à payer pour quand déjà ? Il y a deux jours je pense…Je m’assoie promptement sur le bord du lit, je vais aller faire ça tout de suite avant d’oublier à nouveau.  Je me lève.  Il fait noir.  Il fait froid.  Je suis toute nue.  Ben non, je ne vais pas aller payer ma visa à 4h00 du matin.  Je vais aller faire pipi à la place. On dort toujours mieux la vessie vide.  Après mon pipi, je me promène un peu dans le corridor, je regarde par la fenêtre, j’étire le moment avant de retourner au lit, tout d’un coup que le sommeil finirait par me trouver et part me sauter dessus.  Il ne faudrait juste pas que ce soit les enfants qui me trouvent, des plans pour les traumatiser à vie.  Je me recouche. 4h19. OK, ça fait plus d’une heure que je ne dors pas.  Je suis proche de la crise de panique. 4h20.  J’attrape un vieux chandail sale de mon chum et je le lance sur le cadran, je ne veux plus le voir, on dirait qu’il me nargue, lui pis ses chiffres rouges qui n’arrêtent pas d’avancer.  À moins que j’essaye de compter les moutons ? Au fait, je me demande comment on fait pour faire des émoticônes penchés sur le côté ?

Je finis par m’endormir à je ne sais pas quelle heure (le vieux chandail sale est toujours sur le cadran). Le lendemain matin mon chum me dit : « Coudons, as-tu fait de l’insomnie cette nuit ? Tu n’arrêtais pas de virailler dans le lit. ».  Mmm…perspicace le ronfleur… « À quoi tu pensais ? », ce à quoi je réponds que je ne me souviens plus trop. Aïe ! Je ne suis toujours bien pas pour lui avouer les niaiseries qui m’ont gardée éveillée…parce qu’à la lumière du jour, tout me semble soudainement beaucoup moins grave. 

Tsé, je pourrais avoir un cancer. Ça c’est plate.

jeudi 5 avril 2018

Super héros des temps modernes




En 2018, qui pourraient bien être nos super héros ? Des politiciens puissants, des artistes renommés, des entrepreneurs prospères, des intellectuels notoires ? À chaque fois que je pense à un de ces grands hommes au parcours professionnel impressionnant, je me dis qu’avec tout ce qu’ils ont accomplis dans le cadre de leur travail, ils ne doivent certainement pas avoir eu le temps d’avoir des enfants. Eh bien non, coup de théâtre, ils ont presque tous des enfants !  Ensuite, je me dis qu’ils ne les ont certainement pas élevés, leurs enfants, qu’ils avaient une femme à la maison ou une nounou pour faire ça, pas le choix.  Et puis après, je suis un peu de mauvaise foi et je me dis : « Pfff.  Facile de diriger un pays qu’en tu n’as pas à te demander ce que tu vas manger pour souper et que tu n’es pas stressé d’arriver en retard à la garderie ».

Alors, au risque d’avoir l’air un peu cul-cul, pour moi, les super héros des temps modernes ce sont tous ces pères de famille qui se dépensent corps et âmes pour concilier travail-famille et pour élever leurs enfants eux-mêmes.  Et ce, au risque de subir les regards désapprobateurs de leurs collègues et amis qui croient encore que les enfants c’est une affaire de femmes et que l’homme est un Dieu tout-puissant qui décide de tout.  Ces pères qui s’investissent pleinement dans leur famille, qui en sont partie prenante et qui n’en sont pas simplement des corps non-identifiés qui gravitent en périphérie de celle-ci.  Pis ce n’est pas pour faire ma smat, mais mon chum en fait partie de ces pères-là.

Des pères qui prennent congé de leur travail quand le petit est malade.  Des pères qui vont porter leurs enfants à la garderie, qui discutent avec l’éducatrice et qui se tapent des commentaires parfois déplaisants dans le style : « Jérôme a un trou dans ses mitaines. Il faudrait vraiment les changer. » suivi d’un regard soutenu et culpabilisant dans le genre « Comment se fait-il que ce ne soit pas déjà fait ? ».  Des pères qui gèrent des crises de bacon.  Des pères qui sont eux aussi pas toujours cool, car ils doivent eux aussi mettre des limites aux enfants et non simplement les chatouiller cinq minutes quand ils reviennent de travailler le soir.  Des pères qui changent des couches la nuit.  Des pères qui annulent une sortie avec les amis pour aller à l’urgence avec le petit.  Des pères qui diminuent leur implication au travail pour être plus disponibles pour leur famille (ben oui, pis vous savez quoi, on n’en meurt pas.).  Des pères qui vont aux rencontres de parents à l’école, qui font les lunchs et qui font réviser les tables de multiplications.  Des pères qui ont du régurgit sur l’épaule et de la purée de carottes dans les cheveux.  Des pères qui font l’épicerie avec un bébé qui pleure et un trois ans qui crie.  Des pères qui regardent la météo pour savoir s’il faut mettre le manteau d’hiver ou le manteau de printemps.

Vous êtes mes super héros, car vous contribuez à redéfinir les rôles parentaux, à créer de nouveaux modèles pour vos fils et vous permettez à vos femmes de s’épanouir, elles aussi, dans leur milieu de travail.

En espérant que je n’ai plus à vous voir comme des super héros et que vous serez bientôt devenus la norme.