jeudi 25 avril 2019

MERCI



J’ai débuté ce blog il y a deux ans, dans le but de partager un peu de mon vécu entourant le décès de mon père.  Ce fut pour moi très libérateur.  J’ai alors élargis mon répertoire, parlant de ma famille au sens large, de moi plus en profondeur, de ce qui m’entoure, de ce qui me préoccupe.
Chaque texte venait de mon fond, comme dirait l’autre.  Je n’avais d’autre objectif que celui de raconter ce qu’il y a à l’intérieur de moi qui s’exprime plus difficilement autrement.
Merci pour tous vos commentaires et encouragements, ils m’ont motivée à poursuivre ; à continuer de creuser en moi, à persévérer dans ma tentative de compréhension du monde extérieur.  À travers ce blog, j’en ai appris sur moi, j’en ai appris sur vous.  Même si la formule est éculée, je dois vous le dire : ce fut pour moi une expérience des plus enrichissantes.
Après deux ans, mon monde intérieur s’est extériorisé, mon jardin secret s’est dévoilé et je dois avouer, qu’aujourd’hui, les sujets me viennent moins aisément et que je commence à craindre la répétition.  Et puis mon 40e anniversaire est maintenant à portée de main ; une centaine de jours à peine m’en sépare.  Vous m’avez aidée à apprivoiser cette cinquième décennie qui commencera bientôt.
Je ferme donc ce petit blog dans les faits (118 abonnés), mais Oh ! combien grand dans mon cœur.  Mes textes iront dorénavant errer dans les tréfonds des internets pour des siècles et des siècles.
Merci encore d’avoir pris le temps de me lire dans cette vie où tout va vite, de vous être arrêtés sur mes petites publications Facebook qui n’avaient même pas de photos au départ, vous êtes trop hot.
Bonne continuité à tous et à toutes,
Andréanne

vendredi 12 avril 2019

Pensées dominicales



Le dimanche.  Journée paradoxale s’il en est une.  Journée ambiguë.  Journée mi-figue mi-raisin.  Journée de repos et d’appréhension. Journée de congé avec l’aura de la semaine qui commence.
            Durant mon enfance, j’avais le dimanche en horreur.  D’abord, c’était le jour de la semaine où je devais me laver les cheveux.  Oui madame, une fois par semaine et c’était déjà trop pour moi.  Il fallait cesser nos jeux extérieurs plus tôt que le samedi, question de pouvoir prendre son bain ou sa douche avant le souper.  Ark. À 16h le dimanche, c’était donc le début de la fin de la fin de semaine.  Le plaisir arrêtait à 16h et, en tant qu’anxieuse, je peux dire que mon plaisir arrêtait bien avant 16h, dans l’anticipation de l’arrêt de plaisir.  Envolée, la belle insouciance du samedi, de son temps élastique, de l’absence de contraintes et de Il faut se coucher tôt parce qu’il y a de l’école demain. L’heure du coucher était fixée à 20 heures.  Je me rappelle encore de l’intro des Beaux Dimanches qui sonnait pour moi la fin définitive du week-end.  Cette musique résonnait dans ma tête comme un chant funèbre.  Et, à chaque fois, l’émission qui débutait me semblait d’un ennui mortel, ce qui ajoutait à mon sinistre sentiment.
            Lors de mes études dans la grande ville, le dimanche était le jour où je requittais le nid familial vers ma vie de jeune-adulte-qui-doit-apprendre-à-vivre-comme-une-grande-et-faire-face-à-de-nouvelles-responsabilités. Oh qu’il y avait de l’angoisse dans ce dimanche ! L’angoisse de la semaine chargée à venir, mais aussi l’angoisse de ma vie en général.  Où serais-je une fois mes études terminées, que m’arriverait-il une fois lancée définitivement dans le vide ?
            Aujourd’hui, j’ai tout-de-même le dimanche plus zen.  Plus de grandes angoisses, plus de crises de lavage de cheveux.  Mais, lorsque je me couche le dimanche soir, j’ai tendance à faire un genre de bilan de ma fin de semaine.  Parfois, je me rends compte que je n’ai pas vraiment vu mon chum de la fin de semaine (je veux dire, on vit ensemble, mais tsé, avec les enfants et toutes les tâches à faire, on est ensemble sans vraiment être ensemble, comme des enfants qui jouent en parallèle).  Alors, tout d’un coup, je me colle sur mon chum et je lui dis que je l’aime, comme pour rattraper les manquements de la fin de semaine. Ou bien je réalise que je n’ai pas vraiment pris de temps pour moi alors je lis deux pages de mon roman dans un état de fatigue extrême pour me faire croire que je prends soin de moi.  Ou encore je me dis que je n’ai pas assez rangé ma maison, alors je me lève et classe deux ou trois papiers pour me donner bonne conscience.  Ou je réalise que j’ai trop crié après mes enfants et là je me sens coupable parce que je ne les verrais plus de la semaine, alors je vais embrasser leurs visages endormis pour me racheter.
            Le dimanche, je ne suis jamais complètement libre.

vendredi 5 avril 2019

Temps des sucres 2019


Nombre de gallons de sirop : 0.  Nombre de bouilles : 1.  Nombre de barils d’eau d’érable ramassés et vidés au sol : 1.  Nombre de barils d’eau d’érable ramassés : 3.  Nombre de fois où on s’est prises dans la neige avec les motoneiges : infini fois.  Nombre de fois qu’on s’est déprises toutes seules : 0 fois (ben non, trois fois au moins, je pense).  Nombre de filles découragées : 2. Nombre de fois où j’ai voulu tout abandonner faute de force musculaire : 38.  Nombre de fois où j’ai callée dans la neige jusqu’aux genoux avec des raquettes : 5.  Nombre de crochet indispensable pour tenir la flotte que j’ai perdu : 1.  Nombre de mauvaises décisions lors de la conduite de motoneige ayant entraîné un enlisement : 3.  Nombre de batailles d’enfants avec marteaux : 2.  Nombre de fois que mon fils aîné a perdu son marteau dans la neige : 4. Nombre de traîneaux brisés : 2.  Nombre de traîneaux au total : 2. Nombre de traîneaux réparés par le chum : 1.  Nombre de traîneaux ayant brisés moins de 24 heures après la réparation : 1. Nombre de demi-frère qui entaille des érables bien trop loin des sentiers : 1. Nombre du tuyau en plastique qui a raidi pendant l’hiver et qu’on est plus capable d’installer : 1.  Nombre de fois où je me suis dit que si j’étais un homme j’aurais moins de misère : trop de fois. Nombre de fois où je me suis dit on ne peut pas faire les sucres 2 filles toutes seules, ça nous prend un gars dans notre équipe : 10. Nombre de fois où j’ai regretté d’avoir pensé ça : 10.  Nombre de fois que ma sœur a dit on enlève tout ça ces chaudières-là pis on met de la tubulure partout : 5.  Nombre de fois où le demi-frère qui entaille trop loin a sorti la motoneige d’un enlisement d’une seule main : 1. Nombre de fois qu’on a failli tuer quelqu’un en reculant la motoneige qui a un reculons : 2.  Nombre de fois où je crinque la motoneige comme une malade, qu’elle ne part pas et qu’un gars la crinque une seule fois et qu’elle part immédiatement : tout-le-temps.  Nombre de fois où j’en veux à mon père de ne pas nous avoir montré plein d’affaires parce qu’on est des filles : des fois.  Nombre de personnes qui, je pense, souhaite nous voir échouer : plusieurs personnes (mais je suis un peu paranoïaque).  Nombre de soudures qui ont lâchées sur une panne et qui ont entraîné un méga dégât d’eau : 1.  Nombre de panne descendue de la cabane sur une luge d’enfant pour la faire réparer : 1.  Nombre de fois où je me dis que, là-haut, mon père doit être en train de rire un bon coup en nous regardant nous dépatouiller : infini fois. Nombre de mini-dépression saisonnière : 1.  Nombre de fois où je suis fière de moi : quelques fois, quand même.

jeudi 28 mars 2019

Comment survivre à sa fratrie ?



Comment survivre à ces êtres dont on peut se sentir si proche et si loin à la fois ? Ces êtres dont le même sang coule dans nos veines, mais qui nous semblent parfois si étrangers ? Ils sont dans notre vie depuis si longtemps, connaissent nos moindres défauts, nos plus grandes qualités, ont connu nombre de nos tourments, de nos blessures, de nos joies, témoins privilégiés de notre enfance et de notre adolescence.  Ils ont été nos partenaires de jeu, nos confidents, nos plus grands rivaux, l’ennemi à abattre, ils sont comme une partie de nous-même, issus de la même chaire, ayant été exposé aux mêmes valeurs, à la même éducation.  Et pourtant.
            Combien d’autres personnes a-t-on tirées par les cheveux avec agressivité, mais également appelées en renfort lors de grandes peines ?  Qui d’autre a-t-on déjà traité de grosse conne pour après lui dire une chance que je t’ai ?  Un frère.  Une sœur.  Une famille.  Source de stabilité et d’enrichissement, mais aussi d’injustices, de questionnements, de désire de plaire, d’attentes souvent déçues.
            Comment survivre à l’aîné, tyrannique et sans pitié ? Oui, cet aîné qui veut tout contrôler, toujours, tout le temps, qui tient à ses idées et qui trouvera un moyen de te les faire avaler, coûte-que-coûte.  Cet aîné qui est toujours plus grand, plus fort, qui a toujours une longueur d’avance.  Cet aîné qui fait peur, qui sait comment te faire sentir encore plus petit, qui a toujours une plus grande étendue d’insultes à sa disposition. Comment survivre à cet aîné qui a la plus grande chambre, les vêtements les plus neufs, qui peut se coucher plus tard, mais qui se sent tout-de-même inévitablement lésé dans ses droits, qui a la perpétuelle impression qu’on le néglige et qu’on l’aime moins ?
            Comment survivre au cadet, charmeur et manipulateur ?  Comment survivre à son sourire innocent qui fera qu’on lui pardonnera pratiquement tout ? Ah, ce cadet qui agace, qui picosse, qui sait se faufiler dans des endroits interdits dans le seul but de faire réagir ? Comment survivre à ce cadet qui sera toujours le plus petit, le plus mignon, le plus adorable, celui qu’on sentira toujours le besoin de protéger ? Ah oui, ce cadet qui flotte, qui n’est sûr de rien, qui prend son temps. Ce cadet qui sait aller chercher les compliments et se faire aimer.
            Comment survivre à tous les autres, allant du frère bougon à la sœur frivole, en passant par celui qui est toujours dans les embrouilles et par celle trop sérieuse qui veut se substituer aux parents ?  Comment survivre à l’indépendant que l’on ne voit jamais et au dépendant que l’on voit trop souvent ?
            Comment survivre aux souvenirs, heureux ou malheureux, qui refont toujours inévitablement surface ?  Comment se bâtir un présent et un futur harmonieux sur la base de ce passé commun ? Je ne sais pas.  Mais, chose certaine, sans notre fratrie, nous ne serions pas les mêmes.
           

jeudi 21 mars 2019

Le malheur des autres



Le malheur des autres fascine.  Inconsciemment, comme une pulsion innée qui nous pousse à tendre l’oreille lors d’une conversation tumultueuse à la table d’à côté, qui aiguise notre regard lorsque l’on voit des titres de journaux annonciateurs de catastrophes, qui nous fait ralentir devant une scène d’accident.
            Je ne veux pas dire que je me complains dans le malheur des autres ou que j’y suis insensible, bien au contraire, mais le malheur m’interpelle.  En file à la caisse au supermarché, mon regard se promène sur les titres des magazines : « Untel se confie sur sa dépendance à l’alcool et aux drogues », mon regard s’accroche, je veux en savoir plus, comment a-t-il pu en arriver là, lui qui a vécu de si grands succès ? « Unetelle nous parle des joies de sa nouvelle vie de maman ». Ark.  Qu’est-ce qu’elle a à nous faire chier celle-là ?  Elle pense qu’elle vient d’inventer la maternité ? Qu’elle nous fiche la paix avec l’étalement de son bonheur.
            Et oui, je l’avoue, je suis la première à sourire en coin lorsque j’apprends qu’une personne que je croyais parfaite a soudainement une ombre qui se dessine au tableau.  Elle est belle, elle est bonne, elle a une carrière remarquable.  Mais, elle n’a pas pu avoir d’enfants. Pfff.  Elle ne connaîtra pas les joies de la maternité.  Un couple riche et idyllique, mais leur fils unique a des troubles d’apprentissage. Humm.  On ne peut pas tout avoir.  Il a tous les talents, mais sa femme vient de le sacrer là. Ah ! Ah ! Il n’est peut-être pas si parfait qu’il en a l’air.
            La découverte de failles chez les autres m’apaise.  Est-ce que c’est malsain? Peut-être.  Est-ce un manque de confiance en moi? Peut-être.  Ce que je sais, par contre, c’est que les failles des autres me les rendent plus humains, plus sympathiques, me rassure sur mes imperfections, empêche l’idéalisation, me donnent envie de les connaître davantage.
            Peut-être aussi que le malheur des autres nous rappelle notre propre bonheur, le met en lumière, le fait sortir de l’ombre, nous le fait apprécier.  Alors que leur bonheur ne peut que nous confronter à nos malheurs, petits et grands.
            On se compare toujours aux autres, c’est pratiquement inévitable, comme si cela était déjà programmé dans notre ADN.  Même si l’on tente de se concentrer le plus possible sur son soi-même, sur ses propres défis, sur ses propres progrès, la vie nous place toujours vis-à-vis des autres (tests d’admission, classements, étoiles du match, nombre de minutes de jeu, résultats scolaires, entrevue d’embauche, performance statistique, cotes d’écoute, récompenses, prix, trophées, mentions d’honneur, grosseur du chalet, nombre de voyages, réussite sociale, apparence physique et bien entendu les réseaux sociaux et leur nombre de likes), c’est quasi impossible de faire comme si tout cela n’existait pas, de ne pas en tenir compte.
            Le jour où je réussirai à ne plus me comparer à personne et où je pourrai être simplement et purement heureuse pour les autres, je pense que je pourrai dire que j’aurai atteint la sagesse.

jeudi 14 mars 2019

Le 9 mars



C’est la date de l’anniversaire de feu mon papa.  Il aurait 71 ans aujourd’hui.  Mais la vie a voulu que son chemin s’arrête à 68 ans.  Bientôt 3 ans qu’il n’est plus avec nous.  Mine de rien, nous remplissons tranquillement le vide qu’il a laissé derrière lui, une pierre à la fois. 
Ce matin, je regarde une photo de lui que ma sœur a mise sur Facebook.  Une photo de lui dans sa cabane à sucre.  Je bois mon café en le regardant, longuement.  Je m’aperçois que ça fait longtemps que je ne me suis pas arrêtée à contempler son image, malgré les photos dispersées un peu partout dans la maison.    Son souvenir est encore bien vivant, mais son image se fragilise, ses traits s’estompent peu à peu dans mon esprit, le contour de son visage n’est plus aussi distinct qu’avant.  D’où le fait probablement que je m’attarde longuement sur sa photo, comme si je voulais m’imprégner à nouveau de son image.
Tout en le regardant, je m’aperçois que je bois mon café dans la tasse que je lui avais offerte pour sa fête il y a quelques années de cela.  Récupérer un cadeau que l’on avait offert à quelqu’un, c’est d’une tristesse infinie.  Un cadeau, c’est à sens unique, tu l’offres sans rien attendre en retour, un souvenir de soi que l’on laisse à l’autre, ce n’est pas supposé nous revenir, il perd alors toute sa signification.  Que faire alors de cette tasse, m’en débarrasser, la donner à quelqu’un d’autre ? Et pourquoi pas, au fond ? Elle pourrait alors continuer sa vie de tasse significative dans les mains de quelqu’un d’autre au lieu d’être là, inerte entre les miennes, me rappelant seulement que mon père ne pourra plus jamais rien recevoir de moi, que je ne pourrais plus jamais rien lui offrir.  Les premiers temps après sa mort, je me surprenais encore à laisser errer mes yeux dans les boutiques à la recherche d’objets qu’il aurait pu aimer et, à chaque fois, je devais me rappeler qu’il était mort et que ce repérage ne servait plus à rien.  Pour ses 70 ans, j’aurais voulu l’amener dans le sud, lui faire une surprise, une vraie.  Je n’aurai pas eu le temps.  Ce temps qui nous semble infini et qui tout d’un coup rétrécit sous nos yeux.
En ce 9 mars, on fête les autres membres de ma famille nés en ce troisième mois de l’année, les martiens comme on les appelle.  Mon demi-frère d’abord, né le 9 mars également, ma belle-mère, née le premier et ma sœur, née le 19.  Un mois fécond dans notre famille, beaucoup de vies ont vu le jour en ce premier mois du printemps.  Nous célébrons dans sa maison.  Je sais que c’est grâce à lui que nous sommes là, que nous sommes réunis. Je le vois nous regarder de là-haut et nous sourire.  J’imagine qu’il voudrait encore être là, à nos côtés, ne serait-ce que pour grogner un peu contre tout un chacun et nous dire que franchement, à 71 ans, il était encore beau.

jeudi 7 mars 2019

La beauté de l'imparfait



Ce matin, je lis ma Presse + et je tombe sur cet article de Marie Allard (d’après une étude de Chantal Bayard) : Quand les célébrités allaitent sur Instagram. Je soupire.  J’hésite à swiper par en haut pour voir les photos.  Est-ce que j’ai vraiment le goût de voir ça en ce vendredi matin, la glamourisation de l’allaitement ? Pas sûr.  Y paraît qu’il y a de bonnes intentions derrière tout ça, que ce n’est pas simplement de l’autopromotion.  Humm. Pas convaincue.
            Ces photos permettraient aux célébrités d’inscrire leur maternité dans leur trajectoire professionnelle.  OK, d’accord, tu peux avoir des enfants, allaiter et continuer d’avoir une vie, tu n’as plus besoin de rester cachée chez vous en marge du monde.  Une femme, ça peut aussi être une maman et une maman, ça allaite.  Good.  Qu’on se le tienne pour dit, on ne sépare pas comme ça la femme de carrière de la maman, une femme c’est un tout.  Nous sommes un tout.  Nous pouvons embrasser plusieurs destins. J’avoue que là, c’est un message qui me parle.
            Bon, ensuite, certaines célébrités disent ainsi participer à un mouvement de normalisation de l’allaitement.  Ark. C’est là que ça accroche.  Voyons voir ces photos, allez swipe en haut. Elle, elle a un foulard dans les cheveux qui match avec sa décoration murale.  Évidemment.  Elle, elle regarde la caméra d’un air langoureux, la bouche entrouverte, la main négligemment posée sur son sein libre.  Naturellement. Continuons, continuons. La famille idéale maintenant.  Les parents qui s’embrassent, le bébé qui tète et le grand frère qui dort. Un classique. Elle, elle fait la couverture d’un magasine.  Maquillage, bijoux, vêtements griffés.  Tout simplement.  C’était quoi le but de ces photos déjà ? Ah oui, la normalisation de l’allaitement.  Bien sûr, entre elles et moi, il n’y a qu’un pas, je peux aisément m’identifier.  Inutiles de mentionner que vous ne verrez ni vergeture, ni sein engorgé, ni feuille de chou, ni d’yeux cernés sur ces photos. Oubliez aussi les coussins d’allaitement pastels et l’empilage d’oreillers et de coussins pour tenter d’avoir un peu de confort et de ménager son dos et ses bras. Ah, non ! On allaite debout, droite comme la justice, faisant face à l’adversité, le bébé pendu au bout du sein.
            Et là, je me mets à swiper avec agressivité.  Fais chier.  Comme si les mamans n’avaient pas déjà assez de pression comme ça.  La plupart des photos sont sexy à souhait.  Non seulement il y a une pression sociale pour allaiter, mais en plus il faut maintenant allaiter de manière sexy. Give me a break. C’est quoi la prochaine étape ? Des vidéos d’accouchement sur youtub avec musique d’ambiance ? Après tout, il faut aussi normaliser les accouchements naturels.  Un papa en torse nu sexy qui tient amoureusement la main de sa compagne coiffée et maquillée qui pousse dans l’allégresse ?  Va-t-on trouver une façon de rendre sexy un vagin qui déchire ?  Va-t-on glamouriser la douleur des contractions ?  Voici ma face souffrante mais sensuelle, yeux mi-clos, lèvres pulpeuses, mains manucurées posées sur le ventre en douleur.  Les célébrités vont-elles ensuite montrer leurs seins naturels post-allaitement ? Ceux-là même qui ne peuvent résister à l’appel de la gravité ? Les péripéties de Bianca Longprés, alias mère ordinaire, peuvent bien avoir suscités un tel engouement au Québec, ça prend un contrepoids.  Toute cette perfection est étouffante, il nous faut la faire craquer, question de pouvoir souffler un peu.
            Mais ne vous méprenez pas, je la trouve belle la maternité.  Je pense sincèrement qu’elle doit être célébrée. Mais célébrée dans toute la beauté de ses imperfections.  C’est beau une maman qui allaite en mou avec une queue de cheval et qui regarde son bébé avec des yeux fatigués, mais attendris.  C’est beau une femme enceinte qui ne pose pas, qui est juste là avec son sourire, sa bedaine et ses doutes. C’est beau une mère qui pleure de joie et de désespoir quand son bébé voit enfin le jour.  C’est beau une maison de nouveau-né avec des pyjamas, des couvertures, des couches et des suces qui traînent un peu partout.  C’est beau ce mélange d’inquiétudes et d’amour qui émanent de chacun des gestes des nouveaux parents. 
            
Gloire aux ventres mous qui ont portés, aux seins pendants qui ont allaité, aux yeux cernés qui ont veillé.
           
Gloire à l’imperfection.
           
Normalisons. Pour de vrai.

jeudi 21 février 2019

Le costco


Je ne devrais même pas me poser la question pis juste y aller.  D’un côté, il y a une grande surface qui vend en grande quantité plein de trucs à des prix plus que compétitifs.  De l’autre, il y a moi avec une famille et un revenu moyen.  Il me semble que c’est le match parfait.  En plus, c’est un magasin grande surface socialement acceptable, qui paye bien ses employés et qui leur fournit une assurance santé. Donc, en plus, je n’ai même pas besoin d’y aller en cachette et de le taire à mes amis un peu bobo.  Même les écolos et les adeptes de la simplicité volontaire vont au Costco.  Alors, pourquoi pas moi ?
Je n’y arrive pas.  Pourtant, j’ai essayé.  Déjà, dans le stationnement, la pression monte.  Il n’y a plus place, il y a des autos, des paniers et du monde qui sortent de partout, j’ai toujours l’impression que je vais me faire rentrer dedans et/ou que je vais écraser quelqu’un.  Mais qu’à cela ne tienne, je m’en vais économiser, cela vaut bien quelques petits désagréments, que je me dis.  Alors, me voilà, aux commandes de mon gigantesque panier, le sourire accroché au visage, prête à accueillir mes deux pots de beurre d’arachides de 1 kg, mes 18 paquets de gommes et mes 22 barres de savon.
Première petite embûche : un gentil monsieur tout souriant veut voir ma carte de membre.  Ah zut ! Je l’ai mis où celle-là.  Dans mon portefeuille, j’espère.   Je fouille frénétiquement dedans, mais je ne la trouve pas.  Elle doit être collée sur une autre carte.  Je vais être obligée de les sortir une à une.  Je commence à avoir chaud.  J’ai le sourire qui vacille.  Je regarde le petit monsieur ; il attend patiemment avec un sourire bienveillant.  OK, je me calme, je trouve la carte.  Hourra ! Je peux entamer ma chasse aux aubaines.  Mon sourire revient, quoique légèrement plus incertain cette fois.
Maintenant, c’est parti pour de vrai. Oh, les grosses télévisions !  Je n’ai pas besoin d’un nouveau téléviseur, mais je ralentis quand même, juste pour voir.  Après, c’est les ordinateurs portables, tient ça fait longtemps que j’en veux un, je vais juste jeter un petit coup d’œil.  Après dix minutes, je me ressaisie, je ne suis pas ici pour acheter un ordinateur, comme le prouve mon énorme panier, je suis ici pour acheter du quotidien, du manger, de la pharmacie, un ou deux morceaux de vêtements pour les enfants, that’s it.
J’ai vraiment chaud, mais je souris toujours, pas un grand sourire, mais un sourire quand même.  Direction pharmacie.  J’ai maintenant assez de tubes de dentifrice pour un an, si ça ne devrait pas me rendre heureuse ça. Ne pas avoir à arrêter en catastrophe à la pharmacie après le travail parce qu’il ne reste plus de dentifrice.  J’ai aussi du savon à lessive et des essuie-tout pour un bon bout de temps.
Il y a du monde partout.  Je me sens harcelée par les autres paniers d’épicerie.  On s’impatiente derrière moi, on tente de me contourner, on me frôle, on m’accroche, plein de paniers me touchent sans mon consentement.  On me dépasse par la droite, on me coupe, je n’ai définitivement plus d’espace personnel, ma bulle crève de partout.  Je suis peut-être agoraphobe, au fond (ou panierophobe). Je ne comprends pas les codes de la circulation avec gros paniers, je peine à trouver ma voie, je suis très malhabile pour le zigzagage dans les allées et j’ai fucking chaud.  Et c’est seulement à ce moment que je pense à enlever mon manteau d’hiver et à le foutre dans mon panier, ce n’est pas comme s’il manquait de place.
J’arrive dans la section des vêtements avec le sourire de la chasseuse d’aubaines passablement flétri.  Mais je trouve chaussure à mon pied ; du linge pour mes enfants, et pour moi.  C’est mon moment de grâce.  C’est fou comme un pantalon de yoga et deux ou trois camisoles assorties peuvent me revigorer le sourire.  Je me trouve ensuite un livre. Super.  J’en oublie presque les attaques de paniers.  Mais je commence à être fatiguée.  Je ne suis même pas encore rendue à la section bouffe.
  En m’y dirigeant, mon regard s’accroche un peu partout : chaises de plage (ah oui, les miennes sont vieilles), petites bouchées à déguster (ça sent bon, j’ai faim), des casseroles (ah oui, pratique), disons que ce n’est pas un endroit pour quelqu’un qui a un déficit d’attention.  Je m’attarde sur un méga paquet de batteries.  Wow ! Ça serait pratique ça, on manque toujours de batteries.  Je prends le paquet dans mes mains.  Trente dollars, j’imagine que ce n’est pas cher pour la quantité de batteries qu’il y a. Mais là, j’hésite, est-ce qu’on utilise plus des triple A ou des double A ? Je pense que c’est des double A, mais je ne suis pas certaine.  Je pourrais peut-être prendre les deux paquets ? C’est garanti dix ans. Humm. Soixante dollars de batteries, pas loin de cent dollars avec les taxes.  Et là, j’ai comme un genre de blocage dans mon cerveau qui s’opère.  Non, je ne vais pas dépenser autant d’argent pour des batteries, pas tout d’un coup en-tout-cas.  Le même montant, répartit sur plusieurs années, me semble moins grotesque.  Je remets les batteries dans l’étalage.  Tant pis, je vais continuer d’enlever les batteries de la télécommande pour les mettre dans la voiture téléguidée des enfants et vice-versa.
J’arrive finalement à la bouffe complètement épuisée.  Je ne souris plus du tout.  Je n’ai même pas la force de me rendre jusqu’aux fruits et légumes.  In extrémis, je prends un méga sac de Pretzel et une boîte de céréale géante et je me dirige vers les caisses.  J’ai envie de pleurer, cela doit bien faire deux heures que je suis dans le magasin.
De retour chez-moi, je dois faire une sieste pour me remettre de mes émotions.  Je m’endors en regardant du coin de l’œil ma boîte de céréale et mon sac de Pretzel restés sur le comptoir, mon garde-manger étant beaucoup trop petit pour pouvoir les contenir.



jeudi 14 février 2019

En route vers l'adolescence



Tranquillement, tout doucement, à coup de sauts d’humeurs, de yeux levés au ciel, de « Tu ne comprends pas !!! », l’adolescence se rapproche, elle se pointe le bout du nez (pas la mienne là, Dieu soit loué, mais bien celle de mon fils aîné).
            Je le regarde, accroupi sur la chaise berçante à s’agiter et à rigoler, chaise dans laquelle je l’ai allaité à quelques jours de vie.  Je me rappelle aussi mes retours du travail lorsqu’il avait à peine deux ans et qu’il courrait vers moi « Mamaaaaaan !!! » et maintenant, c’est moi qui doit me rendre au salon, ouvrir la porte, le saluer et j’ai le droit à un : « Salut m’an », ses yeux demeurant rivés sur le téléviseur 4K.  On est passé des gagagaga avec un sourire à deux dents au blablabla avec un roulement des yeux pour se moquer de moi lorsque je donne des consignes. L’emploi d’adverbes tout en nuance, typiques à l’adolescence, a également débuté : tu ne m’écoutes JAMAIS, tu ne comprends RIEN, c’est TOUJOURS de ma faute.
            Ah, l’adolescence, période trouble s’il en est une.  Pour ma part, je n’en garde pas de très bons souvenirs, quelque uns, certainement, ici et là, mais de façon générale, c’était plutôt comme une longue traversée du désert.  Chaque année amenait son lot de souffrances, de mal-être, de spasme de vivre.
Première secondaire : le traumatisme.
Être toute petite dans un monde de grands boutonneux nouvellement velus. Être encore une enfant.  La fin de semaine, je jouais aux poupées, la semaine, je regardais mes contemporains frencher avec la langue dans la cour d’école avec perplexité. Je me souviens encore des longs couloirs tapissés de casiers, suffocants et aliénants, des cadenas à numéros (34-11-43, je me rappelle encore de ma combinaison tellement j’avais peur de l’oublier), de la cafétéria, immense et déprimante.
Deuxième secondaire : se fondre dans la masse.
Tentative désespérée de suivre la mode, d’être comme les autres, d’écouter ce qu’il faut écouter, de regarder ce qu’il faut regarder, de dire ce qu’il faut dire.  Je me rappelle encore du Metallica en lettres noires d’écrit sur le revers de mon agenda, je ne savais même pas c’était quoi ça, Metallica. Je me souviens des body-suit (pour un maximum d’inconfort) et des chandails avec des trous aux épaules (qui sont revenus à la mode, incroyable !).
Troisième secondaire : les hormones.
J’avais un prof qui disait que, dans une classe de secondaire trois, ça sent les hormones à plein nez.  Tomber amoureuse de quelqu’un qui ne te remarque même pas.  Faire tressaillir quelqu’un qui ne t’intéresse pas.  Se demander si ce sentiment sera réciproque un jour.  Se chercher.  Ne plus trop savoir où l’on est et où l’on s’en va.  Repousser tout ce qui vient de ses parents pour se le réapproprier dix ans plus tard.  Être mal dans ce corps qui se transforme.
Quatrième secondaire : le constat d’échec.
Se rendre à l’évidence que notre adolescence ne sera pas comme dans les films : festive, frivole, pleine d’amies et d’amoureux.  Notre adolescence aura été terne et angoissée, pleine de doute et de solitude.  Commencer à se responsabiliser.  Comprendre que la vie peut être difficile, que notre chemin n’est pas tracé d’avance, qu’il faut le débroussailler soi-même.  Entrevoir, par bref moment, l’adulte que l’on pourrait devenir.  Ne pas vouloir devenir un adulte plate, tout, mais pas ça.  Rêver à l’enfance, qui n’est plus qu’un lointain souvenir, rêver à ses vingt ans, lorsque nous serons complètement libres.
Cinquième secondaire : la délivrance.
Sweet sixteen.  Enfin, l’âge adulte est à nos portes.  L’envol n’est plus très loin.  Mais s’envoler pour aller où ?  Être grisée devant l’infinitudes des possibilités et en être à la fois apeurée.  Que faire de sa vie ?  Qui écouter ?  Comment s’y prendre ?  Vouloir quitter ses parents, mais ne pas s’avouer avoir encore besoin d’eux.  Tenter de faire taire la peur qui gronde en soi.
            Il faudra que mon fils traverse tout ça.  Cinq années, c’est tout court sur papier, mais si long dans la vraie vie.  J’ai le sentiment qu’à chaque année qui passera, il me glissera toujours un peu plus des mains, qu’il me faudra le laisser aller avec tout ce que cela demande de lâcher prise et de confiance.  Le laisser affronter la vie, faire ses choix, en espérant qu’il ait ce qu’il faut dans son petit baluchon que j’aurai tenté de garnir au fil des années passées avec lui.
            Le laisser partir.
Réaliser qu’il se détache un peu plus de moi à chaque jour qui passe.

jeudi 7 février 2019

La vie ordinaire


Est-ce que je suis ordinaire ? C’est certain que j’ai le goût de dire que non, personne n’a le goût d’être juste ordinaire.  Mais force est de constater que je suis plus du côté des ordinaires que des extraordinaires.
Est-ce que je suis satisfaite de cette ordinairité ?  Là est la question.  Grande question.  Est-ce que je rêve d’avoir une vie plus extraordinaire ?   Ouin, je dois avouer que ça m’arrive.  Je m’imagine parfois en Magalie Lépine-Blondeau.  Je me demande ce que ça fait d’être belle de même.  Puis je m’imagine en Véronique Cloutier.  Je me demande ce que ça fait d’être riche de même.  Ensuite, je m’imagine en Maire-Mai.  Je me demande ce que ça fait d’être populaire de même. Et je m’imagine aussi en Denise Bombardier.  Je me demande ce que ça fait d’être intelligente de même.  J’ose à peine m’imaginer en Céline Dion, ou en une autre grande vedette internationale, en fait je n’arrive à rien imaginer tellement c’est loin de ma réalité.
La gloire.  La reconnaissance.  La popularité.  On sait tous que ça ne rend pas nécessairement heureux, qu’il y a même un revers et une rançon à tout ça.  Mais on y pense quand même.  Avouez.  On a tous déjà rêvé à notre cinq minutes de gloire, certains y ont même déjà goûté et y ont même pris goût.  Que ce soit une présentation au travail qui a particulièrement bien fonctionnée, la participation à un vox-pop pour la télé, la radio étudiante, un spectacle de fin d’année à l’école, la présidence de sa classe au primaire, la monopolisation de la piste de danse ou d’un karaoké, l’animation du party de famille ou de bureau.  Chacun trouve son moment.  Chacun tente de sortir un peu de son ordinarité.
Ordinaire : dont la qualité ne dépasse pas le niveau moyen le plus courant : qui n’a aucun caractère spécial, qui n’a rien d’exceptionnel.  Banal, quelconque, médiocre.
Ah! Voilà donc ce qui me dérange quand l’on parle « du monde ordinaire », de ceux « qui ne dépassent pas le niveau moyen », ça sonne péjoratif dans mes oreilles, ça sonne pour le monde pas très intelligent, pas très beau, pas très riche. Ça sonne méprisant.  Je parle « pour le monde ordinaire ».  Pour les médiocres et les quelconques de ce monde ? Pour une autre classe d’êtres humains ?
Ordinaire par rapport à quoi, à qui ? Aux Magalie Lépine-Blondeau, Véronique Cloutier, Marie-Mai et Denise Bombardier de ce monde ?  Tout le mode dépasse, dans un certain domaine, à sa façon « le niveau moyen » (bon, j’avoue que pour certains c’est moins évident que pour d’autres).
On a tous une part d’ordinaire et d’extraordinaire en nous.  On fait tous des trucs ordinaires parfois et des trucs plus extraordinaires d’autres fois.

jeudi 31 janvier 2019

47 ans




            Ma mère est décédée à l’âge de 47 ans.  J’ai aujourd’hui 39 ans.  Parfois, je me surprends à penser que, s’il s’avérait que j’ai le même destin qu’elle, il me resterait seulement huit années à vivre.  Pensez-y, huit années, ce n’est rien, pas même une décennie. Un claquement de doigts, un clignement de paupière, et hop, les dernières années envolées, parties dans un nuage de fumée.
            Huit ans.  Mon aîné aura à peine atteint l’âge adulte, mon cadet sera en plein cœur de son adolescence.  Quitter mes enfants et les laisser là, sans avoir pu les amener au bout du chemin.  Laisser là mon travail de mère inachevé, abandonner mes enfants, les laisser comprendre durement la vie adulte sans être là pour les guider, les soutenir, sans pouvoir être à tout le moins une présence invisible, mais disponible en cas de besoin.  Ne pas voir les adultes qu’ils deviendront, ne pas connaître mes petits-enfants.  Est-ce que ma mère a pensé à tout ça dans les derniers mois de sa maladie ? En avait-elle seulement la force ? Était-elle terrorisée à l’idée de nous abandonner ? Y avait-il des choses qu’elle aurait aimées nous enseigner avant de partir, avait-elle eu des regrets ?  Avait-elle tenté d’imaginer notre avenir, de visualiser les femmes que nous deviendrions ?  Avait-elle confiance en notre force intérieure ou, au contraire, ne voyait-elle que notre fragilité d’adolescentes désemparées de perdre leur maman ?  Et mes garçons, comment réagiront-ils à mon départ, si celui-ci avait lieu dans huit ans ?  Parviendront-ils à trouver cette force intérieure ?  Resteront-ils fragilisés pour le reste de leur vie ?  Est-ce que mon aîné se barricadera dans la colère ?  Est-ce que mon cadet se refermera sur lui-même ?
            Huit ans.  Mon chum aura alors atteint la barre des soixante ans.  Sortir avec une femme plus jeune et lui survivre, quelle malchance.  Dans huit ans, cela fera 27 ans que nous sommes ensembles.  Quand ma mère est décédée, mes parents cumulaient 21 années de vie commune.  Après toutes ces années passées ensembles, c’est un peu, j’imagine, comme perdre une partie de soi-même.  Un vide abyssal dans sa vie, un vide à l’intérieur même de soi.  Un vide qui ne doit jamais complètement se remplir, un vide qui laisse des séquelles, qui teinte d’une nouvelle couleur le reste de sa vie.  Comment survivre à ceux qu’on a aimés ?  Mon chum trouvera-t-il une autre amoureuse ? Humm.  Probablement.  Tout comme mon père l’a fait.  Je lui souhaite.  J’espère qu’elle n’effacera pas trop mon souvenir.  Juste un peu, pour qu’il n’y ait pas trop de souffrance et que tout le monde puisse être heureux.  Comment sera-t-elle avec mes enfants ?  Quel rôle mon chum lui laissera-t-il jouer ?  C’est elle qui connaîtra mes petits-enfants.  J’espère qu’ils auront tout de même un petit quelque chose de moi en souvenir (des grands yeux, des longs doigts fins, un petit déficit d’attention, de mauvaises dents, n’importe quoi).  Quel sera le chemin de mon amoureux sans moi, restera-t-il dans son Outaouais adoptive ou retournera-t-il sur le bord de son fleuve Saint-Laurent ?
            Huit ans.  Je serai encore au travail, je n’aurai même pas encore atteint l’âge de la retraite.  Je ne peux qu’imaginer le choc des amis et collègues de ma mère lorsqu’elle est décédée.  J’imagine ses collègues passant devant son bureau vide.  J’imagine celle qui a eu son poste par la suite (remplacer une morte, ça doit être gai).  J’imagine la peine de ses amis, la constatation brutale, qu’à 40 ans, la vie commence à être plus fragile.  J’imagine en même temps leur soulagement que la foudre ne soit pas tombée sur eux, mais juste à côté.
            Si je franchis la barre des 47 ans, chaque année sera une victoire, un cadeau de la vie.  Une année de plus avec mes enfants, mon amoureux, ma sœur, mes amis, mes collègues.  Une année de plus pour en profiter.  Une année de plus pour faire vraiment ce que j’ai envie de faire.
            La peur de mourir, ça doit être pour cette raison que j’ai commencé à écrire.  Pour me rappeler que je suis en vie, pour en témoigner, pour laisser une trace de mon passage, à ma façon. 

jeudi 24 janvier 2019

Le Roi fauché



C’était il y a très longtemps.  Dans ces temps où il y avait encore des royaumes, des châteaux, des rois, des princes et des princesses, des ultra riches et des ultra pauvres (bon, c’est certain que pour cela, ça l’a moins changé).
En ces temps, donc, le Royaume Magnifique, situé sur un haut-plateau ensoleillé, entouré de vertes collines, à plusieurs semaines à pied des autres royaumes, tirait le diable par la queue.  Les coffres du château se vidaient à une vitesse affolante.  C’est que le Royaume Magnifique, voyez-vous, était flanqué d’un Roi beaucoup trop généreux et magnanime.  Quand le Roi recevait la visite de membres de la famille royale des royaumes avoisinants, il aimait à les recevoir avec des mets somptueux, à organiser des réceptions grandioses et à les couvrir de cadeaux.
Aussi, il croyait en la capacité de chacun à changer et à se tourner vers la lumière.  Il était ainsi incapable de réprimer ses sujets qui enfreignaient les lois.  Il ne pouvait se résoudre à emprisonner les voleurs, à pendre ceux qui omettaient de payer leurs impôts et à exiler les traîtres.  Quand ces hors-la-loi imploraient son pardon, il leur donnait, de même qu’un peu de son or, question qu’ils aient de quoi se partir sur leur nouvelle route du droit chemin.
Le Royaume Magnifique était donc au bord de la ruine.  Mais le Roi avait un as dans sa manche.  Il avait une fille, la princesse Sabine.  Son seul et unique enfant qui lui succèderait sur le trône.  Sabine avait l ’étoffe d’une future reine : elle était digne et charismatique, brillante (d’intelligence et de joie) et surtout, elle était plus pragmatique et économe que son père.  Mais son plus grand atout restait sa beauté, beauté qui permettrait fort probablement un mariage lucratif et qui permettrait ainsi de sauver le royaume de la faillite.
La seule difficulté était que Sabine n’accepterait pas n’importe qui comme mari et que, vous imaginez bien que si le Roi était incapable de tenir tête à ses hors-la-loi, il ne pouvait encore moins le faire avec sa princesse.
Au matin du 14e anniversaire de sa fille, le Roi chargea donc Jean, son valet, de trouver pour Sabine des prétendants riches et séduisants, de sorte que, le jour de son 16e anniversaire, Sabine serait mariée et le royaume sauvé.  Le Roi se donnait deux ans pour réaliser cet ambitieux projet qu’était celui de marier sa fille unique.
Jean partit donc sur son cheval à la recherche de prétendants.  Une des premières choses que l’on remarquait chez Sabine était son sourire.  Toute l’étincellance et la pétillance du monde étaient dans ce sourire.  Le premier groupe de prétendants qu’amena Jean au château était donc composé de princes tout aussi lumineux que la princesse.
Le premier, le prince Philippe, un pimpant blond tout bouclé s’avéra toutefois, sous ses airs altiers, être un vrai bouffon au rire insupportable.  Le second, le prince Samuel, au sourire discret mais sincère, se révéla un fort piètre orateur, ce qui irrita profondément Sabine.  Le troisième, le prince Éloi, un grand brun au sourire réconfortant, charma aussitôt Sabine.  Ils passèrent la soirée à danser ensemble.  Toute la soirée, il couva Sabine d’attention, une fleur cueillit qui rappelait le vert de ses yeux, une pâtisserie douce et sucrée qu’il fît préparer juste pour elle, un foulard de soie pour la protéger des vents du haut-plateau.  Sabine, qui n’était pas fille à se décider rapidement, l’invita à passer la semaine au château.  Chaque jour, le prince prenait le temps de se balader dans les rues du royaume et de saluer ses futurs sujets.  Aussi, il parlait souvent à Sabine de sa propre famille et mettait beaucoup d’énergie à leur faire préparer des cadeaux personnalisés.  Un soir qu’elle soupait seule avec son père et son futur époux, Sabine ne put que tristement constater l’évidence : Éloi était comme son père.  Il était trop généreux, trop bon.  Elle ne pouvait pas épouser un homme qui avait le même caractère que son père.  Le prince Éloi quitta donc le château à la fin de la semaine, l’air penaud.
Un autre charme de Sabine résidait en son regard vif et franc.  Jean ramena donc, pour cette seconde fois, des princes dont l’intelligence et les compétences particulières dépassaient les frontières de leur royaume respectif.  Il y eu d’abord le prince Charles, fin stratège et grand chasseur, dont la réputation était plus qu’enviable.  Il pouvait abattre le cerf le plus rapide du territoire en dégainant une seule flèche et pouvait atteindre trois canards en plein vol avec une seule balle de son fusil.  Jean était persuadé d’avoir vu juste avec ce Charles, mais Sabine ne l’entendait pas ainsi.  Comment faire confiance à cet habile tireur ?  Sous ses airs enjôleurs, il cachait peut-être un cœur cruel.  S’il venait à vouloir se débarrasser d’elle, il pourrait le faire prestement (en ces temps reculés les crimes passionnels, fratricides, patricides et autres meurtres en ides étaient monnaie courante).  Sabine refusa donc Charles.  Elle avait vu juste, car celui-ci, à l’annonce de ce refus, piqua une terrible colère et ne quitta le château qu’après avoir saccagé la bibliothèque où Sabine lui avait annoncé la terrible nouvelle. 
Jean ne désespéra pas pour autant et lui présenta ensuite le prince Henri.  Grand et costaud, il était également un musicien talentueux aux goûts raffinés.  Bien qu’éblouie au départ, Sabine le trouva bientôt exécrable de prétention et le rejeta.
Il ne resta plus, de ce second arrivage, que le prince François.  De celui-ci, Sabine ne trouva rien à redire.  Beau, brillant, prêt à l’appuyer sans vouloir la contrôler, capable d’être sérieux et joyeux à la fois.  Et ce sourire, remplit de tendresse et d’espoir.  Les fiançailles furent immédiatement annoncées, le mariage rapidement organisé.  Tout le royaume était en joie, le Roi le premier.  Sabine venait à peine de fêter son quinzième anniversaire.
Le matin du grand jour, quand les domestiques entrèrent dans les appartements de Sabine pour l’aider à se toiletter et à s’habiller, celle-ci était déjà debout à la fenêtre, leur tournant le dos.  Sans crier gare, elle leur hurla de quitter la pièce sur le champ.  Peu habitués à des excès de colère de la part de la princesse, ils n’obtempérèrent pas immédiatement.  La princesse se retourna alors, cachant son visage d’un pan du rideau et réitéra son ordre.  Cette fois, confus, les domestiques quittèrent la pièce.
On alla promptement avertir le Roi de l’humeur inattendue de la princesse.  Lorsque celui-ci vint voir sa fille pour tenter de la calmer, elle n’était plus dans ses appartements.  On la chercha à travers tout le château puis à travers tout le Royaume Magnifique, mais Sabine demeura introuvable.  Les jours et les semaines passèrent et toujours aucun signe de Sabine.
Le prince François dépérissait de jour en jour. Il crut à l’enlèvement, puis au meurtre, certainement un de ces rivaux jaloux.  Quand on mentionnait devant lui l’hypothèse de la fuite en s’appuyant sur l’humeur désagréable de la princesse le matin des noces, il se mettait dans une colère noire ; sa promise était si fortement éprise de lui qu’il était impossible qu’elle ait pris la fuite.
Les années passèrent toutefois et plus jamais on ne revit la princesse au Royaume Magnifique. 
Le prince François finit par retourner dans son royaume et par épouser sa cousine.  Le Roi fut emporté par la folie puis la maladie, laissant derrière lui un royaume déchu et sans héritier qui fut rapidement conquis par les autres royaumes avoisinants.
Bien des années après la mort du Roi, son ancien valet, Jean, traînait aux abords du Royaume Grandiose, dans ses habits de voyageurs déglingués. Se cherchant un toit pour la nuit, il cogna à la porte d’une vieille grange non loin du chemin.  Une paysanne sans âge lui ouvrit et lui permit de dormir dans la paille avec les animaux ; il devait toutefois se tenir tranquille et ne pas faire de bruits.  Cette fille était d’une laideur ; des habits déchirés et le corps souillé, les cheveux emmêlés, la peau ravagée, les dents pourries, d’ailleurs, il lui manquait une incisive centrale supérieure et on entendait l’air passé par ce petit trou quand elle parlait.  Elle parlait toutefois doucement avec un grand calme et avec des gestes gracieux.
   Ils discutèrent un peu avant d’éteindre les bougies et c’est là qu’il l’a reconnue : Sabine !  Elle lui raconta alors tout.  Le matin de ses noces, un peu nerveuse, elle s’était levée plus tôt que d’habitude et s’était mise à se ronger frénétiquement les ongles, ce qui n’était pas dans ses habitudes.  Et puis, CRACK ! Une palette avait cédé, lui laissant ce trou dans la bouche.  Elle ne pouvait pas se présenter ainsi à son époux.  Elle n’était plus digne d’être sa femme et encore moins d’être la reine du royaume.  Elle était humiliée.  Jamais plus elle n’oserait sourire.  Et elle ne pouvait pas être une femme et une reine qui ne souriait pas, tel n’était pas son destin.  Elle s’était donc enfuit jusqu’ici, jusqu’à l’épuisement.  Elle s’était fait engager comme fille de ferme.  Ici, en compagnie des animaux, elle oubliait son visage disgracieux, elle oubliait presqu’elle était un être humain.

Ce texte est inspiré d’un événement hautement traumatique qui a marqué mon début d’année, la perte de ma dent #21 en me rongeant tranquillement un ongle au bureau lors de ma première journée de travail en 2019.