jeudi 20 septembre 2018

Comment survivre à ses enfants ?


Oui, parce que c’est bien ça le défi, il faut réussir à leur survivre.  Leur consacrer 18 ans de notre vie (et quand je dis 18 ans, c’est comme le minimum garantit) et tenter de s’en sortit indemne, avec tous ses morceaux, et surtout, avec toute sa tête, car le plus grand danger est bien là, y laisser sa santé mentale.

Il faut survivre à la première année.  La pire de toute, la plus déstabilisante, la plus exigeante.  Il faut survivre à tous ces petits deuils qu’impose le passage à la vie de parents. Il faut apprendre à regarder ce que l’on crée et non ce que l’on perd.  Il faut apprendre à regarder ce jeune couple d’amis partir en camping sur un coup de tête, avec un tout petit bagage, main dans la main, libres comme l’air, ne pas les envier, leur sourire, éviter la nostalgie de notre vie passée, ne pas avoir de pincement au cœur. Il faut survivre à tous ces doutes qui vous assaillent, à toutes ces questions qui restent sans réponse. Est-ce que je suis une bonne mère ? A-t-il assez bu ? Il me semble que mon bébé pleure plus que les autres ? Il faut éviter à tout prix de se juger trop sévèrement, de se diminuer, de laisser son estime personnelle se fissurer, d’accorder trop d’importance à des propos destructeurs. Un bébé ne pleure jamais pour rien, c’est à toi de trouver ce qu’il tente de te dire.  Ton bébé a soif, tu dois l’allaiter avant de partir.  Pourquoi tu le couches si tôt, on n’a jamais le temps de le voir ! Tu es certaine que c’est une bonne idée de le laisser pleurer, tu n’as pas peur qu’il se sente abandonné ? Il faut également que le corps survivre à cette année de bouleversements, qu’il tienne le coup.  Qu’il absorbe toutes ces variations hormonales, tout ce stress vaginal, toutes ces blessures, toutes ces douleurs.  Qu’il encaisse tous ces regards posés sur lui à des endroits autrement intimes, tous ces touchés vaginaux, toutes ces palpations, toutes ces mesures, toutes ces observations.  Il faut qu’il s’habitue à allaiter, à avoir mal aux seins.  Il faut apprendre à aimer à nouveau ce corps qui ne semble plus nous appartenir.

Il faut ensuite survivre aux années préscolaires.  À toutes ces crises, à toutes ces émotions à l’état brute. Tenter de se maîtriser, de se calmer, de garder son sang froid.  Pour ne pas commettre l’irréparable.  Contrôler sa propre colère, sa propre irritabilité, réaliser que l’on a personnellement encore du chemin à faire côté gestion des émotions. Se demander comment faire pour que ses propres failles n’en créent pas de plus grandes chez ses enfants.  S’écouter crier après ses enfants et se demander pourquoi c’est si difficile d’arrêter.  Tirer ton enfant par le bras pour le relever après sa 15e crise de bacon pour une banalité et tenter de ne pas t’écrouler sous les remords. Survivre aux « Je ne t’aime plus ! », aux « T’es pas belle ! »  Regarder, impuissante, tes enfants déconner au restaurent et éviter que les regards accusateurs des autres clients anéantissent le peu de confiance en toi que tu as réussis à emmagasiner au fil des années.  Il faut aussi survivre aux réveils nocturnes ou trop hâtifs.  Il faut survivre à toutes ces maladies infantiles dont on avait oublié l’existence et qui reviennent en force dans notre vie.  Il faut survivre aux gastros, aux faux croup, aux otites, aux amygdalites, aux bronchiolites et tous ces autres ites.  Il faut survivre à cette longue marche vers l’autonomie, à tous ces apprentissages qui jalonnent le chemin de la petite enfance.  Apprendre à ses enfants à marcher seul, manger seul, dormir seul, faire pipi seul, et tout ça sans crouler sous la pression sociale ou familiale, sans perdre de vue ses valeurs, en tentant de rester soi-même.  Il faut survivre au manque de temps, aux cheveux gras, aux sourcils pas épilés, au linge démodé et au ménage pas fait.

À l’âge scolaire, il faut survivre à cet éloignement progressif qui commence déjà.  Accepter que nos enfants, tout doucement, fassent leur propre vie, prennent leurs propres décisions.  S’habituer à ce qu’ils aient une vie parallèle à leur vie familiale, une vie dans laquelle on ne contrôle pas tout, en fait, dans laquelle on ne contrôle rien.  Survivre aux billets oranges qui reviennent de l’école et réussir à faire taire la petite voix intérieure qui dit que c’est de notre faute.  Survivre au visage déconfit de ton enfant qui revient de l’école et qui est incapable d’exprimer ce qui ne va pas.  Il faut survivre aux chicanes incessantes entre frères et sœurs, survivre au découragement inévitable qui s’en suit lorsque tu te demandes comment on peut autant s’aimer et s’haïr à la fois.  Survivre aux négociations, aux argumentations incessantes, sans y perdre la raison.  Survivre aux devoirs, aux « Tu ne comprends rien !!! », ou aux « Non, ce n’est pas comme ça que la prof a dit !!! », mais sans se rappeler vraiment ce que la prof a dit justement.  Survivre à ce temps libre qui revient peu à peu et que tu dois ré apprivoiser. Survivre à toutes les culpabilités, du soulagement quand l’autobus scolaire les emporte, à la pizza congelée pour souper, en passant par les pleurs ignorés qui étaient en fait de réelles souffrances.    

Il faudra aussi survivre à l’adolescence, subir et survivre au rejet et au mépris de tes propres enfants, de la chair de ta chair.  Survivre à toutes les inquiétudes et toutes les impuissances.

Il faudra encore survivre à leurs premiers pas hésitants dans l’âge adulte, à leurs craintes, à leurs espoirs déçus ou à leur prospérité inattendue.  Survivre à leurs propres questionnements, à leurs remises en question à eux.

Survivre à tout ça.  Et sourire.  Constater à quel point tes enfants te transforment, sans perdre le cap de ta propre vie.  Survivre pour de vrai, au sens propre, pour partager tout ça avec eux.




jeudi 13 septembre 2018

Dans mes crisses de boîtes (partie 2)


On déménage dans 4 jours.  Je n’y arriverai pas (je parle au je, car je fais l’essentiel des boîtes, mon chum, pendant ce temps-là, fait d’autres choses d’utiles, mais pas des boîtes).  Nous sommes littéralement envahis, nous peinons à circuler dans la maison sans nous cogner le gros orteil sur le coin d’une boîte.  J’étouffe.  J’ai chaud.  Je panique.  C’est impossible, il y a trop de placards, trop de sous-sol, trop de souvenirs, trop de « au cas où, ça pourrait être utile un jour… », trop de traîneaux, trop de pelles pour enfants, trop de freeze bee cassés, trop d’ustensiles de cuisine dépareillés, trop de verres de bière (je pense qu’on pourrait recevoir 50 convives et leur offrir chacune leur bière dans un verre), trop de dessins et de bricolage d’enfants, trop de vêtements (mon chum me dit que la compagnie de déménagement qu’on a engagée a prévu trois boîtes garde-robe, je lui réponds que c’est nettement insuffisant, j’en demande six, mon chum pense que j’exagère, finalement j’en remplirai quatre juste avec mon linge, manteaux exclus). Pis Y FA CHAUD !!! Une amie, tel un ange descendu du ciel, nous offre de garder les enfants pour deux jours, le temps de notre déménagement.  Je vais lui être éternellement reconnaissante.  Nous pensions nous, pauvres innocents, que c’était possible de déménager avec des enfants qui courent partout autour des boîtes.
            La veille du grand branle-bas, nous nous sommes mis littéralement à garocher des trucs dans des boîtes n’importe comment (j’ai retrouvé un jeu de quilles pour enfants avec les bottes d’hiver et mon plat à fruit à côté des vieux vinyles de mon chum).  J’ai laissé une brassée dans la sécheuse (moi qui pensais y arriver, au moins une fois dans ma vie, à avoir tout le linge de ma famille plié et rangé, ben non, dans une autre vie peut-être).
            Le jour J est arrivé.  Il faisait chaud, toujours plus chaud.  Douze heures de déménagement.  Découragement maximal.  Même les déménageurs n’en revenaient pas.  Le patron m’a dit que ça ne paraissait pas vraiment que j’avais épuré mes affaires et mon chum en a entendu un dire :
-       Shit ! Quand tu penses que c’est fini, tu en trouves encore !
À un certain moment, ils avaient l’air tellement exténués que j’ai failli leur dire de tout laisser là, sur le gazon, devant la maison, qu’on allait s’en occuper.  Mais ce n’était pas très réaliste : on n’avait pas la moitié de leur force physique.
            Après, est venue l’étape libératrice du défesage de boîtes.  J’ai même instauré un rituel avec mes enfants pour les motiver à déballer leurs propres affaires : à chaque boîte défaite, nous avions le droit de la kicker en bas de l’escalier.  Ce fut un énorme succès.
            Ensuite, je me suis mise à lancer mes vieux livres dans des boîtes, mais pour les donner cette fois-ci.  Cuisiner avec des champignons sauvages ? Allez hop, passer au suivant.
Cela fait maintenant une semaine que nous sommes déménagés, et il y a encore des boîtes partout.  On a beau avoir rempli une remorque au complet de boîtes pour le recyclage, j’ai l’impression qu’on a emménagé hier.  Je pleure.  Je vais mourir ensevelie sous les boîtes.  Je suis tannée de me chercher, tannée de contourner des obstacles pour aller faire pipi, tannée de me dire : « OK, aujourd’hui je vide telle pièce de ses boîtes, c’est un projet prioritaire » et de ne pas y arriver, je suis tannée de regarder mes armoires de façon désespérée en me disant « ça ne rentrera jamais », je suis tannée de laver des affaires (des fonds d’armoires, de la vaisselle avec des traces de papier journal, de la literie qui a servi à emballer des trucs fragiles, un plancher, un plafond, des livres poussiéreux, un bac de plastique enfin vide, prêt à recevoir de nouvelles affaires et notre linge quotidien, bien entendu.  Je ne vois plus la fin de ce déménagement.  Je vois le retour au travail et la rentrée scolaire se pointer le bout du nez et j’hyper ventile légèrement. Mon amoureux dit que je vois tout en noir, il a probablement raison, mais pendant que je me débats avec mes boîtes poussiéreuses, lui, y chill sur son nouveau tracteur à gazon, loin de ses vieilles affaires (avoir autant de vinyles et de CD de Pat Metheny, ça ne se peut juste pas).  Et pour bien enfoncer le dernier clou de mon cercueil, mon fils me dit : « ça ne changera pas grand-chose que tu retournes au travail, de toute façon, tu n’es pas vraiment avec nous, tu es tout le temps en train de faire des boîtes ou de ranger des affaires ».  Bon là, je suis encore de sombre humeur et je me dis que c’est ça la vie d’une maman : sacrifices et manque de reconnaissance.
Bon, j’y retourne, allez, une boîte à la fois, vers de meilleurs lendemains.

 

jeudi 6 septembre 2018

Dans mes boîtes (partie 1)





Il paraît que le mieux c’est de commencer par les livres.  Vider les bibliothèques et les étagères puis mettre les livres dans des boîtes.  Des livres, on n’a pas besoin de ça au quotidien, surtout des livres qu’on a déjà lus.  Je me dis que je pourrais donner les plus vieux, les plus usés, ceux que j’ai le moins aimés, mais je ne le fais pas, je les garde tous, je trouve ça beau des livres.  À mesure que je les mets dans des boîtes, je vois ma vie passer.  Les romans policiers de mon adolescence, les lectures obligatoires de mon court passage en lettres au cégep, mes nombreux romans du début de l’âge adulte (les études terminées et pas encore d’enfants, ça laisse un peu de temps), mes livres sur la maternité et sur l’achat d’une première maison, les livres de Stieg Larsson que j’ai lu en allaitant mon premier enfant qui n’en finissait plus de boire, Les accoucheuses que j’ai lu enceinte (très mauvaise idée soit dit en passant),  Jane Eyre de Charlotte Brontë qui m’a bouleversé, lors de mon été aux Îles de la Madelaine, tous ces livres d’Amélie Nothomb, dont j’admire l’écriture et l’intelligence à chaque fois, le mari de Mme Bovary, dont j’espérais ne pas avoir la lâcheté, Les cerfs-volants de Kaboul, que j’ai lu à Cape Code alors que mon aîné avait 2 ans, Mille Soleils Splendides, que j’ai lu par la suite et qui demeure l’un de mes livres préférés, Anna Karénine, dont seul l’orgueil m’a permis de me rendre jusqu’au bout, Les Mots pour le dire, de Marie Cardinal, qui traite de la maladie mentale et qui appartenait à ma mère, les livres de Gabrielle Roy, qui étaient à ma grand-mère et que je n’ai pas encore lus, honte à moi, les livres de mon père, plus scientifiques et philosophiques, Albert Jacquard, Hubert Reeves.

            Ensuite, j’y vais de façon assez aléatoire, une boîte ou deux dans la cuisine, une boîte dans la salle de bain, quelques boîtes au sous-sol.  Un ami me conseille d’y aller de façon plus systématique, genre tu commences une pièce et tu la finis, le sous-sol d’abord, la cuisine en dernier. Arrk…Je ne suis pas capable de faire ça, je trouve ça trop ennuyant, j’aime mieux me balader de pièces en pièces, d’une bibliothèque à une autre, d’une armoire à un fond de tiroir, de varier entre les petites boîtes et les grosses boîtes, entre les vieilles affaires et les affaires fragiles.  Je tombe sur des objets que j’ai achetés peu avant de quitter la maison familiale à l’âge de 16 ans.  Un grand miroir, un chandelier, un panier en osier.  Je les ai traînés avec moi pendant plus de 20 ans et ils sont toujours là, toujours beaux, toujours utiles.  Ils vont retourner chez eux, tout comme moi, après un long détour.  J’ai les larmes aux yeux en pensant aux cinq appartements et aux deux maisons dans lesquels ces objets m’ont suivie.  Je retrouve également une vieille boucle d’oreille perdue il y plus de cinq ans.  Je suis tellement contente de retrouver cette boucle d’oreille à 13 $ qu’on dirait que je viens de mettre la main sur un billet de mille dollars.  J’emballe des cadeaux que j’ai reçus, à chaque fois, je revois le Noël ou l’anniversaire en question.  À bientôt 40 ans, ça en fait des veilles de Noël et des bougies soufflées, j’ose à peine imaginer à 80 ans !  Il y a aussi de vieilles affaires de mon enfance que j’ai décidé de garder il y a 10 ans et qui, déjà aujourd’hui, ne font plus de sens.  Du vieux linge de poupée jauni et à moitié grugé par les souris ? WTF ?  Il faudrait que je fasse le ménage de mes affaires à chaque année, ou à chaque 2 ans, ou 5…mais je trouve toujours quelque chose de plus intéressant à faire.  Je ne peux pas croire qu’on va réussir à mettre tout ce qu’on a dans des boîtes, cela me semble surréaliste.  Mais je tente de rester positive, d’y aller une boîte à la fois.






jeudi 30 août 2018

Y FA CHAUD !





Je me liquéfie tranquillement.  Comme l’a dit un des visiteurs pour notre maison : « Ça s’peut ça, une maison pas d’air climatisé en 2018 ? ». Ben oui, ça s’peut.  On a une piscine et trois ventilateurs, mais on n’a pas d’air climatisé. 

Je me suis levée à 8h30 ce matin, pas parce que mes enfants faisaient du bruit ou qu’ils avaient besoin d’une assistance quelconque, pas parce que j’avais quelque chose d’urgent à faire, mais bien parce qu’il faisait tout simplement trop chaud pour dormir.  Je n’avais même pas fini mon premier café que je dû aller me rafraîchir dans la piscine.  Le temps était lourd, opaque, suffocant.  À ma sortie de la piscine, je n’avais pas fait deux pas que j’avais déjà chaud, je ne me suis même pas essuyée, la seule idée d’une serviette sur ma peau m’était insupportable. J’ai ensuite décidé d’aller enfiler une vieille robe laide qui ne m’allait pas très bien, mais qui avait l’avantage d’être très aérée.    Mes cheveux ont passé la journée attachés en un gros moton mouillé, pas question de les sentir me chatouiller la nuque.

J’avance péniblement dans la maison comme si je pesais soudainement le double de mon poids.  Mes pieds collent sur le plancher.  Je sens comme un bourdonnement autour de ma tête.  Un bourdonnement de chaleur qui anéantit une à une toutes mes facultés intellectuelles.  Je n’arrive plus à penser ni à réfléchir.  Je mange un bol de céréale et décide d’aller à l’épicerie : soixante minutes de climatisation, soixante minutes de pur bonheur.  Avant de partir, mon chum me dit que je ne peux pas sortir avec cette robe-là, je lui réponds que je m’en fout complètement.  Je n’ai plus d’orgueil, il a fondu avec tout le reste.

Je voudrais vivre dans un camp de nudiste.  Il faut que je me baigne aux 90 minutes pour maintenir ma température corporelle à un niveau acceptable.  Je me baigne tellement au cours de la journée que le chlore finit par me piquer les yeux et je me mets à me gratter partout, comme quand j’étais petite et que je passais tout un après-midi dans la piscine.  Et même dans la piscine, je cherche l’ombre.  À la troisième baignade, je dis aux enfants que ce sera une baignade tranquille et j’interdis tout contact physique avec mon moi-même, je ne supporte plus rien.  Je me couche ensuite sur le sofa et je niaise sur Facebook.  J’ai des bouffées de chaleur. 15 000 $, ce n’était pas si cher au fond pour faire installer l’air climatisé central.  Pour les enfants, c’est écran à volonté, T.V., ordinateur, name it, tout est permis et à n’importe quelle heure, je n’ai plus la force d’encadrer quoique ce soit. Quand mon chum me pose une question, je grogne.  Je suis collante.  Je suis léthargique.  Et là, je me mets à me sentir coupable de mon état d’affaissement, tsé, je pourrais être dans un petit appartement au centre-ville pas de ventilateur, avoir 108 ans, une maladie chronique et pas de famille pour penser à moi.  J’ai une maison en campagne, une piscine et trois ventilateurs, un luxe quoi.  Et je n’allaite pas.  Je pourrais allaiter en pleine canicule, j’ai déjà fait ça.  OK, faut que je me ressaisisse.  On pourrait être en janvier, il pourrait faire – 30°C. On pourrait être en novembre, il ferait déjà noir.  Je décide de descendre au sous-sol pour partir une brassée.  Quel bonheur de faire de la lessive dans cet endroit frais ! Jamais tâche ménagère ne m’a semblé si agréable !  Mais une fois ma brassée terminée, je dois subir ce que j’ai baptisé le supplice de l’escalier.  À chaque pas, dans cet escalier qui mène du sous-sol au premier étage, l’air chaud pénètre un peu plus mes narines, je sens la chaleur au-dessus de ma tête puis sur mes épaules et ensuite sur mon corps en entier jusqu’à la plante de mes pieds.  J’ai l’impression que je ne parviendrais pas au sommet, que je vais m’évanouir avant d’être rendue.  Et là, je me dis que, franchement, je ne suis pas très endurante à la chaleur et que je ne suis pas un très bon modèle pour mes enfants.

Je me rappelle, il y a quelques années, nous sommes allés à Cap Hatteras pour nos vacances d’été.  En chemin, nous sommes arrêtés à Washington D.C., nous voulions visiter un certain nombre de monuments, dont le Abraham Lincoln Memorial.  C’était une belle journée chaude et poisseuse comme aujourd’hui.  Allez savoir pourquoi, mais nous nous sommes retrouvés à marcher en direction d’Abraham à midi tapant sous un soleil de plomb avec un maximum de touristes au pied carré.  Je me tenais loin du chemin principal, avec mon amie, à marcher de spot d’ombre en spot d’ombre.  J’ai pensé ne jamais être capable de gravir la totalité des marches jusqu’au monument.  Arrivée en haut, je n’ai même pas regardé Abraham, je n’ai même pas pris de photo, je suis allée m’asseoir par terre dans le seul petit coin d’ombre qu’il y avait et j’ai fermé les yeux en attendant la mort.  Mes amies et mon chum me cherchaient, ils m’appelaient, je n’avais même pas la force de leur répondre.  J’ai attendu qu’ils me trouvent.  Mon amie m’a finalement traînée dans la boutique souvenirs bondée, mais climatisée.  Je n’ai jamais choisi avec tant de zèle mes aimants pour le frigo !  Depuis ce temps, toute journée chaude et humide est appelée chez-nous une journée Abraham.

Alors, pour le souper de cette journée Abraham, mon chum me propose de s’occuper de faire cuire les pâtes pendant que je m’occupe de couper les légumes.  Il ajoute :

-       Je fais la tâche la plus poisseuse pour ne pas t’entendre chialer.  J’espère être récompensé.

Le petit comique.  J’aimerais lui répondre, mais je n’en ai plus la force.  Je n’ai même plus la force d’écrire.  

jeudi 21 juin 2018

Québec, d'amour et d'amitié





Québec, je te prends tout entier avec tes quatre saisons.  J’embrasse la diversité de tes températures, de tes couleurs, de tes odeurs.  J’aime ta première neige de décembre qui ramène un peu de lumière.  J’aime tes tempêtes hivernales, blottie sous la couette au coin du feu à écouter le vent faire craquer ma maison.  J’aime l’air frais de l’hiver, oxygéné et vivifiant.  Je ne pourrais plus me passer de tes levers et couchers de soleil roses de février.  Je ne peux évidemment qu’attendre avec impatience le temps des sucres, ma cinquième saison .  J’aime avril et ses champs tapés dans lesquels on peut courir aisément sans se faire chatouiller les jambes par les hautes herbes de juin.  J’aime me promener dans les bois alors que les feuilles et les mouches n’ont pas encore poussées.  En mai, je me plais à regarder les arbres à chaque matin afin de pouvoir dire avec précision le jour où les bourgeons ont éclos.  J’aime voir ce vert tendre se transformer en vert forêt dans le luxuriant mois de juin.  J’aime l’été, ses lacs, son soleil et son vent chaud.  J’aime me promener en ville tard le soir en robe soleil.  J’aime la caresse rafraîchissante de septembre, son soleil qui devance l’heure de son dodo, entraînant avec lui nombre de petits enfants épuisés.  J’aime le premier feu de foyer de l’automne et les couleurs d’octobre, évidemment.  J’aime même novembre et sa grisaille qui nous autorise à rester chez-nous et à ne rien faire.

Québec, j’épouse toutes tes particularités, toutes tes régions.  J’aime ton Abitibi d’épinettes, de grands espaces, de spectacles extérieurs sur le site d’une ancienne mine.  J’aime ton Parc de la Vérendrye, interminable, et inévitablement glacial l’hiver et pluvieux l’été.   J’aime ta Gaspésie montagneuse, colorée, de mer et de rochers, de rivières froides et de fosses à saumons.  J’aime ton Saguenay-Lac-Saint-Jean, retiré, fier, immense, ton Parc des Laurentides, interminable également.  J’aime Québec et ses vieilles affaires.  J’aime ses rues abruptes qui empêchent le port de talons-hauts. J’aime ta Côte-Nord, de baleines et d’eau fraîche, de chemins du bout du monde, de villages de pêcheurs, de rivières immenses, de barrages hydroélectriques et de forêts.  J’aime la mer qui te caresse et le fleuve qui te traverse.   J’aime Montréal, j’aime marcher ses rues, j’aime son pont Jacques-Cartier, j’aime sa culture, son excentricité, sa diversité, ses mélanges, j’aime que le chic côtoie le moins chic. J’aime aussi mon Outaouais natal, plus canadien par endroit.  J’aime mon Outaouais rural, chaleureux et créatif, naturel et apaisant.   

Québec, j’aime ta simplicité et ta convivialité.  J’aime que tu n’étouffes pas sous les protocoles.  J’aime que tu sois divertissant, que tu ne prennes pas trop au sérieux, que tu aimes fêter et être libre. J’aime que tu puisses veiller tard et te lever de bonne heure.  J’aime ton français d’Amérique, décontracté et punché.   Québec, tu es sympa, tu es différent.  Fais-toi confiance, je ne veux pas te perdre.

jeudi 7 juin 2018

Comme si je t'avais tricoté, et pourtant




À tous les jours,  je tente de me mettre dans tes souliers, d’imaginer ce que tu peux ressentir et penser.

Parfois, je n’ai aucun doute.

Je connais tes regards furieux, immobiles et insistants. Je reconnais tes regards de bonheur, frénétiques et pétillants.  Je ne distingue que trop bien tes regards anxieux, fuyants et incertains.  Je perçois à tes muscles qui se tendent que tu te sens confronté à une grande injustice. Je te vois devenir plus affectueux lorsque tu te sens fragilisé.

Mais parfois, je n’arrive pas à te décoder.

 Tes regards fixes, vagues ou lointains restent un mystère.  Tes frustrations qui soudain éclatent.  Tes maux de tête qui viennent et qui repartent.  Ton esprit qui, tout-à-coup, s’évade dans un monde imaginaire.  À quoi penses-tu pendant ces moments ? Quelles émotions t’habitent ?  Que s’est-il passé dans ta journée, quand faire tes devoirs devient soudainement une corvée, une montagne infranchissable ?  Quels démons ont-ils commencé à te visiter quand la perte d’un morceau de Lego déclenche de terribles sanglots ?  Pourquoi ce soir es-tu si volubile et détendu ?

As-tu déjà commencé à revoir des morceaux de ton passé ? Anticipes-tu déjà l’avenir par moments ?  Combien de déceptions ou de grandes joies parviens-tu encore difficilement à nommer ?

Cher enfant, toujours et sans relâche, sache que je tente de te donner le meilleur de moi-même. J’essaie de te comprendre du mieux que je peux, avec tout ce que j’ai de sensibilité et d’empathie.  Je sais toutefois, qu’inévitablement, je vais passer à côté de quelque chose d’important et j’espère, qu’à ce moment-là, tu pourras me pardonner.