jeudi 14 mai 2020

Dans mon jardin




           
Cette année, je me suis dit que ce serait peut-être ze année.  L’année où je me lancerai tête baissée dans le jardinage pour faire pousser mes propres légumes (bon là je sais que le terme exact c’est potager parce qu’un jardin c’est plus comme genre pour faire pousser des fleurs, mais je vais quand même utiliser le terme jardin parce que chez-nous les légumes ça poussait dans un jardin).  Alors voilà, en ces temps de pandémie, de confinement, de chacun chez-soi et des attention une ballade à l’épicerie peut vous tuer ou tuer vos grands-parents (bon, pu de grands-parents ni même de parents dans mon cas, mais disons pour ceux des autres), je réalise que c’est le moment ou jamais de faire un jardin.  C’est ze momentum.  Parce que, voyez-vous, je reste en campagne et j’ai assez d’espace pour faire au moins 350 jardins.

            Je commence à parler de jardin avec mon chum.  Mmmm.  Il est aussi intéressé que si je lui jasais menstruations.  Je me questionne : pour retourner la terre, on ne va toujours bien pas faire cela à la bêche ? Est-ce qu’il faut engager quelqu’un avec un motoculteur ? Qui ? Mon chum me regarde comme si je parlais chinois.  Bon, il gèle encore la nuit, ça ne presse peut-être pas tant que ça…à moins qu’on remette ça à l’année prochaine ? Mon enthousiasme est on ne peut plus fragile.  Mon chum me dit que j’ai juste à m’informer.  Ben oui, bonne idée.  Surtout qu’il y a quelque chose comme 200 personnes autour de moi qui font des jardins, j’ai plein d’experts potentiels au bout du fil.  Juste à appeler. Facile.  Bof. 

            Peut-être que mon absence d’amour pour le jardinage remonte à l’enfance.   Un traumatisme infantile, ça doit être ça.  Ma mère faisait un jardin.  Ma sœur et moi, étions amenées à contribuer.  Désherber sous un soleil de plomb avec les mouches qui te tournent autour.  J’avais beau chercher, je ne trouvais rien d’amusant là-dedans.  Je ne comprenais pas que ma mère s’inflige volontairement cette torture ; il n’en vendait pas à l’épicerie du village des légumes ? Et puis, j’avais plein de terre qui se ramassait sous mes ongles. Arrrkk. Et parfois, il y avait les vers de terre. Double arrkkk. Posture inconfortable ; accroupie, à genoux, assise tout croche. Courbaturée à respirer de la terre.  Y fait chaud pis c’est full bibittes.  Je me répète, je ne vois pas en quoi je passe un beau moment.  Et dire qu’il y en a qui trouve que c’est une activité zen, relaxante.  Moi, j’ai juste hâte que ça finisse pour aller prendre ma douche ou me garocher dans la piscine.  Et puis, par temps trop sec, il faut penser à arroser le dit jardin, une charge mentale de plus : vérifier la météo et stresser pour ses concombres.  Je me souviens aussi de ma mère qui disait à mon père de ne pas oublier d’aller abriller les tomates parce qu’il annonçait du gel cette nuit.  Et mon père qui partait avec ses sacs de jute à la brunante.  Je me souviens que je ne comprenais pas trop ce qui se passait et que je trouvais bizarre toute cette frénésie autour des tomates.  Je me rappelle les grands sacs de papier bruns plein de haricots que ma mère déversait sur la table de la cuisine pour que moi et ma sœur nous les équeutions. J’avais l’horrible impression que l’on en viendrait jamais à bout.  Je me rappelle ma mère et ma grand-mère qui préparaient leurs conserves.  Je me rappelle mon manque d’intérêt. 

            Peut-être que je suis prisonnière de mes stéréotypes, mais j’ai le sentiment de ne pas être une vraie femme parce que je ne rêve pas d’un jardin.  Ben oui, des légumes frais cueillis, c’est meilleur. Et des légumes que tu fais pousser toi-même, tu sais qu’ils ne sont pas full pesticides.  Ben oui.

            Je vais peut-être demander conseil à quelqu’un, ça ne doit pas être si compliqué que ça.  Je vais peut-être aussi juste aller à l’épicerie.              

samedi 11 avril 2020

De Purell et d'espoir


Pendant la pandémie.  Avant la pandémie.  Après la pandémie.  La voilà dorénavant bien intégrée dans notre vocabulaire courant.  J’avais ce projet-là avant la pandémie…pendant la pandémie, ce n’est pas trop le temps de penser à ça…après la pandémie, on s’organise un souper…Un terme si catastrophique, si extrême, si apocalyptique, ne peut pas faire ainsi parti de notre quotidien, s’ajouter à nos conversations comme une simple banalité. Ouf ! Il fait froid ce matin.  Aïe, je me demande combien de temps va durer la pandémie ?
Mais je suis bien consciente que si j’ai le loisir d’avoir ce genre de réflexion c’est parce que je ne suis pas en détresse en ce moment.  J’ai toujours mon emploi et je suis en santé.  J’ai juste un sentiment d’irréalité.  J’écris mes notes au dossier. Étant donné les consignes de sécurité relatives à la pandémie de coronavirus, les rendez-vous en personne sont suspendus pour une période indéterminée.  Coudons, suis-je rendue dans un film de science-fiction ? 
Je me rends au travail à tous les jours, mais les routes sont maintenant désertes.  J’entre au CLSC.  Je me lave les mains.  Les techniciennes de laboratoire mesurent la distance entre les chaises de la salle d’attente. Non, on n’a pas deux mètres ici, il va falloir enlever une autre chaise.  Je traverse la salle, je pousse les portes battantes avec ma hanche.  Je prends l’escalier.  Pas d’ascenseur en période de coronavirus.  Quoique dans l’ascenseur il y a un distributeur de Purell, j’aurais pu me relaver les mains.  C’est un pensez-y bien.  La prochaine fois peut-être.  Une seule personne siège dans la salle d’attente des médecins.  J’arrive dans mon secteur.  Je me lave les mains avant de pousser la porte.  Cinq portes, cinq bureaux, cinq collègues.  La pandémie nous rapproche (à plus de deux mètre, bien entendu).  Avec les suivis au téléphone, on se voit plus souvent, pas de visites à domicile, pas d’éparpillement d’un point de service à l’autre.  Confinées dans nos bureaux et nos salles de thérapie vides.  Chacune dans nos cadres de portes, on jase un peu, on s’encourage, on essaye de comprendre ce qu’il se passe, de trouver des nouveaux repères, de donner un sens à ce que l’on fait là, au milieu de la pandémie.  Je m’installe à mon bureau.  Je me lave les mains. Je fais quelques appels, quelques notes au dossier.  Salut ! Comment se passe votre confinement ? Les enfants, ça va ? Avez-vous internet à la maison ? Je dois aller au photocopieur.  Je me lave les mains.  Je quitte mon bureau.  Je fais mes photocopies.  J’hésite à utiliser la brocheuse communautaire.  Je reviens à mon bureau. Je me lave les mains.  Ma collègue fait sa tournée de nettoyage de poignées de portes et d’interrupteurs.  On n’est pas certaines de ce que l’entretien ménager a le temps de faire ou pas, eux qui sont souvent sollicités de l’autre côté, au CHSLD.
L’heure du dîner.  Le micro-ondes à affronter.  Je me lave les mains avant, pendant, après.  On dîne chacune dans notre bureau.  Toutes seules ensembles comme dirait l’autre.  Je déprime un peu, et là je me dis que je n’ai pas le droit de déprimer, parce que j’ai un travail et que je suis en santé.  Treize heures.  On écoute pepa.  Notre nouvelle routine. 
Quelques appels, quelques notes au dossier, une conférence téléphonique, un bulletin COVID-19.  Tiens, je vais me laver les mains à nouveau.  J’ai le toupet devant les yeux.  Mon toupet m’obsède.  Bientôt, je devrai prendre une décision : tenter de le couper moi-même ou le laisser pousser.  Force est de constater que je tiens à mon toupet.  Je ne veux pas le laisser se confondre avec le reste de ma tignasse ni l’abîmer avec mon coup de ciseau maladroit.  Je suis dans une impasse.  Après, je me dis qu’il ne s’agit pas là d’un réel problème, franchement. Mais je me sens en deuil de mon toupet, comme si on allait m’amputer d’une partie de ma personnalité.  C’est là que je me dis que ma santé mentale est peut-être plus fragile que je ne le pense. 
Je me lave les mains avant de quitter le bureau.  Je me lave les mains en arrivant chez-moi.  Je fous mon linge au lavage et je prends une douche.  Mon chum et mes enfants sont toujours là, confinés à la maison. Je distingue sur le visage de mon chum une fatigue toute parentale, lui qui est devenu malgré lui un homme au foyer, avec tout ce que cela comporte de charge mentale.
J’écoute un peu la T.V.  Je vais un peu sur les internets.  J’aime bien voir les vedettes se filmer chez elles, ça me permet de les juger un peu Ben voyons, c’est ben laitte chez eux.  Je reçois un info-covid de mon ordre professionnel, arrêté ministériel et cie.  Un autre info-covid de la commission scolaire.  Ma motivation pour faire l’école à la maison oscille entre zéro et un sur dix.  Pendant la pandémie, mon plus jeune aura appris à faire du vélo et mon plus vieux à fendre un tronc d’arbre avec une hache. Et si cela était suffisant, que je me dis ?
Depuis quelques jours, je magasine en ligne.  J’achète des vêtements.  Un bikini.  Une paire de jeans.  Des souliers.  Un autre signe que je ne vais peut-être pas si bien que ça. La dernière fois que j’ai fait des achats compulsifs, c’était suite au décès de mon père. Un vide à remplir peut-être ? Moi qui me targue pourtant d’avoir une vie intérieure plutôt riche…
Aussi épouvantable que cela puisse paraître, je me sens parfois soulagée que mes parents soient déjà morts, je n’ai plus à m’inquiéter pour eux. Ils sont bien là-haut, loin du coronavirus.
            Mais nous voilà déjà rendu au week-end de Pâques.  Long week-end tranquille et sédentaire en perspective.  Le plus drôle c’est que, pour nous, ce ne sera pas si différent des années précédentes. On se rend compte que l’on vit plutôt confinés à l’année, bien blottis dans le fond de notre rang.   Je dirais même que la pandémie nous enlève un certain stress.  Pas de stress d’arriver en retard au cours de natation.  Pas de stress d’aller visiter les beaux-parents.  Pas de stress d’aller voir tel film ou tel spectacle qu’il faut absolument avoir vu.  Pas de stress de rénover. Pas de stress de voyager avec tes enfants pour leur faire découvrir le monde.  Pas de stress d’avoir une vie sociale digne de ce nom malgré le travail et les enfants.
            Pas de stress.  Mais je vais quand même aller me relaver les mains.  Juste pour être sûre. 


           
           

jeudi 25 avril 2019

MERCI



J’ai débuté ce blog il y a deux ans, dans le but de partager un peu de mon vécu entourant le décès de mon père.  Ce fut pour moi très libérateur.  J’ai alors élargis mon répertoire, parlant de ma famille au sens large, de moi plus en profondeur, de ce qui m’entoure, de ce qui me préoccupe.
Chaque texte venait de mon fond, comme dirait l’autre.  Je n’avais d’autre objectif que celui de raconter ce qu’il y a à l’intérieur de moi qui s’exprime plus difficilement autrement.
Merci pour tous vos commentaires et encouragements, ils m’ont motivée à poursuivre ; à continuer de creuser en moi, à persévérer dans ma tentative de compréhension du monde extérieur.  À travers ce blog, j’en ai appris sur moi, j’en ai appris sur vous.  Même si la formule est éculée, je dois vous le dire : ce fut pour moi une expérience des plus enrichissantes.
Après deux ans, mon monde intérieur s’est extériorisé, mon jardin secret s’est dévoilé et je dois avouer, qu’aujourd’hui, les sujets me viennent moins aisément et que je commence à craindre la répétition.  Et puis mon 40e anniversaire est maintenant à portée de main ; une centaine de jours à peine m’en sépare.  Vous m’avez aidée à apprivoiser cette cinquième décennie qui commencera bientôt.
Je ferme donc ce petit blog dans les faits (118 abonnés), mais Oh ! combien grand dans mon cœur.  Mes textes iront dorénavant errer dans les tréfonds des internets pour des siècles et des siècles.
Merci encore d’avoir pris le temps de me lire dans cette vie où tout va vite, de vous être arrêtés sur mes petites publications Facebook qui n’avaient même pas de photos au départ, vous êtes trop hot.
Bonne continuité à tous et à toutes,
Andréanne

vendredi 12 avril 2019

Pensées dominicales



Le dimanche.  Journée paradoxale s’il en est une.  Journée ambiguë.  Journée mi-figue mi-raisin.  Journée de repos et d’appréhension. Journée de congé avec l’aura de la semaine qui commence.
            Durant mon enfance, j’avais le dimanche en horreur.  D’abord, c’était le jour de la semaine où je devais me laver les cheveux.  Oui madame, une fois par semaine et c’était déjà trop pour moi.  Il fallait cesser nos jeux extérieurs plus tôt que le samedi, question de pouvoir prendre son bain ou sa douche avant le souper.  Ark. À 16h le dimanche, c’était donc le début de la fin de la fin de semaine.  Le plaisir arrêtait à 16h et, en tant qu’anxieuse, je peux dire que mon plaisir arrêtait bien avant 16h, dans l’anticipation de l’arrêt de plaisir.  Envolée, la belle insouciance du samedi, de son temps élastique, de l’absence de contraintes et de Il faut se coucher tôt parce qu’il y a de l’école demain. L’heure du coucher était fixée à 20 heures.  Je me rappelle encore de l’intro des Beaux Dimanches qui sonnait pour moi la fin définitive du week-end.  Cette musique résonnait dans ma tête comme un chant funèbre.  Et, à chaque fois, l’émission qui débutait me semblait d’un ennui mortel, ce qui ajoutait à mon sinistre sentiment.
            Lors de mes études dans la grande ville, le dimanche était le jour où je requittais le nid familial vers ma vie de jeune-adulte-qui-doit-apprendre-à-vivre-comme-une-grande-et-faire-face-à-de-nouvelles-responsabilités. Oh qu’il y avait de l’angoisse dans ce dimanche ! L’angoisse de la semaine chargée à venir, mais aussi l’angoisse de ma vie en général.  Où serais-je une fois mes études terminées, que m’arriverait-il une fois lancée définitivement dans le vide ?
            Aujourd’hui, j’ai tout-de-même le dimanche plus zen.  Plus de grandes angoisses, plus de crises de lavage de cheveux.  Mais, lorsque je me couche le dimanche soir, j’ai tendance à faire un genre de bilan de ma fin de semaine.  Parfois, je me rends compte que je n’ai pas vraiment vu mon chum de la fin de semaine (je veux dire, on vit ensemble, mais tsé, avec les enfants et toutes les tâches à faire, on est ensemble sans vraiment être ensemble, comme des enfants qui jouent en parallèle).  Alors, tout d’un coup, je me colle sur mon chum et je lui dis que je l’aime, comme pour rattraper les manquements de la fin de semaine. Ou bien je réalise que je n’ai pas vraiment pris de temps pour moi alors je lis deux pages de mon roman dans un état de fatigue extrême pour me faire croire que je prends soin de moi.  Ou encore je me dis que je n’ai pas assez rangé ma maison, alors je me lève et classe deux ou trois papiers pour me donner bonne conscience.  Ou je réalise que j’ai trop crié après mes enfants et là je me sens coupable parce que je ne les verrais plus de la semaine, alors je vais embrasser leurs visages endormis pour me racheter.
            Le dimanche, je ne suis jamais complètement libre.

vendredi 5 avril 2019

Temps des sucres 2019


Nombre de gallons de sirop : 0.  Nombre de bouilles : 1.  Nombre de barils d’eau d’érable ramassés et vidés au sol : 1.  Nombre de barils d’eau d’érable ramassés : 3.  Nombre de fois où on s’est prises dans la neige avec les motoneiges : infini fois.  Nombre de fois qu’on s’est déprises toutes seules : 0 fois (ben non, trois fois au moins, je pense).  Nombre de filles découragées : 2. Nombre de fois où j’ai voulu tout abandonner faute de force musculaire : 38.  Nombre de fois où j’ai callée dans la neige jusqu’aux genoux avec des raquettes : 5.  Nombre de crochet indispensable pour tenir la flotte que j’ai perdu : 1.  Nombre de mauvaises décisions lors de la conduite de motoneige ayant entraîné un enlisement : 3.  Nombre de batailles d’enfants avec marteaux : 2.  Nombre de fois que mon fils aîné a perdu son marteau dans la neige : 4. Nombre de traîneaux brisés : 2.  Nombre de traîneaux au total : 2. Nombre de traîneaux réparés par le chum : 1.  Nombre de traîneaux ayant brisés moins de 24 heures après la réparation : 1. Nombre de demi-frère qui entaille des érables bien trop loin des sentiers : 1. Nombre du tuyau en plastique qui a raidi pendant l’hiver et qu’on est plus capable d’installer : 1.  Nombre de fois où je me suis dit que si j’étais un homme j’aurais moins de misère : trop de fois. Nombre de fois où je me suis dit on ne peut pas faire les sucres 2 filles toutes seules, ça nous prend un gars dans notre équipe : 10. Nombre de fois où j’ai regretté d’avoir pensé ça : 10.  Nombre de fois que ma sœur a dit on enlève tout ça ces chaudières-là pis on met de la tubulure partout : 5.  Nombre de fois où le demi-frère qui entaille trop loin a sorti la motoneige d’un enlisement d’une seule main : 1. Nombre de fois qu’on a failli tuer quelqu’un en reculant la motoneige qui a un reculons : 2.  Nombre de fois où je crinque la motoneige comme une malade, qu’elle ne part pas et qu’un gars la crinque une seule fois et qu’elle part immédiatement : tout-le-temps.  Nombre de fois où j’en veux à mon père de ne pas nous avoir montré plein d’affaires parce qu’on est des filles : des fois.  Nombre de personnes qui, je pense, souhaite nous voir échouer : plusieurs personnes (mais je suis un peu paranoïaque).  Nombre de soudures qui ont lâchées sur une panne et qui ont entraîné un méga dégât d’eau : 1.  Nombre de panne descendue de la cabane sur une luge d’enfant pour la faire réparer : 1.  Nombre de fois où je me dis que, là-haut, mon père doit être en train de rire un bon coup en nous regardant nous dépatouiller : infini fois. Nombre de mini-dépression saisonnière : 1.  Nombre de fois où je suis fière de moi : quelques fois, quand même.

jeudi 28 mars 2019

Comment survivre à sa fratrie ?



Comment survivre à ces êtres dont on peut se sentir si proche et si loin à la fois ? Ces êtres dont le même sang coule dans nos veines, mais qui nous semblent parfois si étrangers ? Ils sont dans notre vie depuis si longtemps, connaissent nos moindres défauts, nos plus grandes qualités, ont connu nombre de nos tourments, de nos blessures, de nos joies, témoins privilégiés de notre enfance et de notre adolescence.  Ils ont été nos partenaires de jeu, nos confidents, nos plus grands rivaux, l’ennemi à abattre, ils sont comme une partie de nous-même, issus de la même chaire, ayant été exposé aux mêmes valeurs, à la même éducation.  Et pourtant.
            Combien d’autres personnes a-t-on tirées par les cheveux avec agressivité, mais également appelées en renfort lors de grandes peines ?  Qui d’autre a-t-on déjà traité de grosse conne pour après lui dire une chance que je t’ai ?  Un frère.  Une sœur.  Une famille.  Source de stabilité et d’enrichissement, mais aussi d’injustices, de questionnements, de désire de plaire, d’attentes souvent déçues.
            Comment survivre à l’aîné, tyrannique et sans pitié ? Oui, cet aîné qui veut tout contrôler, toujours, tout le temps, qui tient à ses idées et qui trouvera un moyen de te les faire avaler, coûte-que-coûte.  Cet aîné qui est toujours plus grand, plus fort, qui a toujours une longueur d’avance.  Cet aîné qui fait peur, qui sait comment te faire sentir encore plus petit, qui a toujours une plus grande étendue d’insultes à sa disposition. Comment survivre à cet aîné qui a la plus grande chambre, les vêtements les plus neufs, qui peut se coucher plus tard, mais qui se sent tout-de-même inévitablement lésé dans ses droits, qui a la perpétuelle impression qu’on le néglige et qu’on l’aime moins ?
            Comment survivre au cadet, charmeur et manipulateur ?  Comment survivre à son sourire innocent qui fera qu’on lui pardonnera pratiquement tout ? Ah, ce cadet qui agace, qui picosse, qui sait se faufiler dans des endroits interdits dans le seul but de faire réagir ? Comment survivre à ce cadet qui sera toujours le plus petit, le plus mignon, le plus adorable, celui qu’on sentira toujours le besoin de protéger ? Ah oui, ce cadet qui flotte, qui n’est sûr de rien, qui prend son temps. Ce cadet qui sait aller chercher les compliments et se faire aimer.
            Comment survivre à tous les autres, allant du frère bougon à la sœur frivole, en passant par celui qui est toujours dans les embrouilles et par celle trop sérieuse qui veut se substituer aux parents ?  Comment survivre à l’indépendant que l’on ne voit jamais et au dépendant que l’on voit trop souvent ?
            Comment survivre aux souvenirs, heureux ou malheureux, qui refont toujours inévitablement surface ?  Comment se bâtir un présent et un futur harmonieux sur la base de ce passé commun ? Je ne sais pas.  Mais, chose certaine, sans notre fratrie, nous ne serions pas les mêmes.