jeudi 23 novembre 2017

Tout le monde a besoin d'un Jean-Philippe Wauthier


Le mien c’est Jean-Philippe Wauthier.  Pour le moment du moins.  C’est mon fantasme de vedette.  Pas un gros fantasme, là.  Juste un tout petit.  Un petit fantasme léger de fille, assez inoffensif.  Un petit fantasme que je n’hésite toutefois pas à dire tout haut et qui turlupine un brin mon bel amoureux après 17 ans de vie commune.

Au début, je ne faisais pas ça pour le titiller, mais bien parce que je le trouvais juste craquant et que j’avais le goût d’en parler.  Mais là, au fil des jours, j’ai remarqué que cela se mettait à l’achaler pour de vrai.  Pourtant, il n’a jamais fait grand cas de mon penchant inébranlable pour Brad Pitt, depuis 22 ans déjà, depuis la sortie du film Légende d’Automne, depuis la scène mémorable où il revient à cheval vers sa douce dans son costume trois pièces avec ses longs cheveux blonds qui flottent au vent. Il ne s’est jamais trop formalisé non plus de mon intérêt particulier pour tous les films de Johnny Depp, allant même jusqu’à me prendre en photo près de son étoile sur Hollywood Boulevard à Los Angeles.  Alors pourquoi est-il tant agacé par mon petit croche pour Jean-Philippe Wauthier ?

Vous pensez bien que je ne pouvais pas lui poser directement la question, alors j’ai trouvé ma propre réponse.  Je pense que c’est parce que c’est une vedette québécoise.  Cela le rend disons un peu plus…accessible.  Et aussi, nos vedettes québécoises, on a l’impression de les connaître un peu…donc cela devient une attirance plus globale et non simplement physique, comme pour Brad ou Johnny.  Ouin…je le trouve aussi drôle, brillant et il m’a l’air d’un gars sensible un tantinet nerveux…J’aime bien comment il taponne nerveusement son crayon, comment il se ronge les ongles en ondes et la façon qu’il se shake la patte pendant ses entrevues.  C’est certain que tout cela reste des impressions forgées à partir du son de la radio ou des images de la télé…mais quand même.

Il y a quelques semaines, un samedi soir d’octobre, les enfants étaient couchés et mon chum et moi étions évachés sur le divan devant un film avec un peu trop d’alcool dans le corps.  Mon chum a fini par s’endormir.  Il s’est mis à ronfler.  Je le regardais avec sa bedaine qui montait et qui redescendait au rythme de ses ronflements avec une grosse tâche de sauce de côtes levées bien en évidence sur son chandail blanc.  Là, j’étais découragée.  Je l’ai réveillé : « Franchement ! Je sais qu’on est un vieux couple, mais là, t’as pas de classe ! ».  Il m’ignora et recommença à ronfler. C’est à ce moment que j’ai eu un flash de génie : « Bon, au lieu de te regarder ronfler avec ta tache de côtes levées, je vais regarder s’il n’y a pas Jean-Philippe à la télé, il est partout  ces temps-ci, il ne devrait pas être difficile à trouver ».  Croyez-le ou non, mais il s’est levé et il est allé enfiler un chandail propre sans rien dire…

C’est pour cela que je dis que tout le monde a besoin d’un Jean-Philippe Wauthier (ben tout le monde qui est en couple depuis un certain temps disons).  Un petit fantasme, pas trop loin, mais pas trop proche non plus (genre le voisin d’en face ou l’entraîneur de tennis), juste assez « proche » pour turlupiner gentiment l’être aimé. Et l’inciter à passer un chandail propre.

J’ai quand même décidé par la suite d’être bonne joueuse et je lui ai demandé ça serait qui, lui, sa vedette québécoise.  Au départ, il jongle…Lucie Laurier…Marie-Pier Morin…Pfff…juste belles.  Et finalement, Kat Levac. Ah, zut ! Elle, elle est belle, drôle et elle a l’air super sympa. Cela m’apprendra à poser ce genre de question. Il me semble que je suis dû pour une nouvelle coupe de cheveux…

lundi 20 novembre 2017

Pourquoi la première neige me fait pleurer


Tout est gris.  Le ciel, le sol, les arbres, les feuilles mortes à moitié décomposées.  On se croirait dans une lointaine campagne russe et désœuvrée (OK, j’avoue, je ne suis jamais allée en Russie, mais c’est l’idée stéréotypée que je m’en fait).  Et soudain, la première neige arrive, recouvrant tout de son blanc léger et pur.  Elle apporte un peu de lumière, de douceur et de chaleur.  Même si c’est de la neige.  Elle nous recouvre tous, nous amène tous avec elle dans l’hiver.

          Je pense que je suis d’abord toujours émue par cette première neige.  Elle sème un peu de paix, avant toutes les batailles que nous devrons mener contre elle.  Elle annonce Noël, nous rappelle qu’il approche.  Je ressens encore cette fébrilité toute enfantine s’emparer subtilement de moi.  Puis, la fébrilité fait place à la nostalgie.  Elle me rappelle la joie contagieuse de mon père lorsque les premiers flocons s’accumulaient au sol. S’il en tombait assez, on entendait inévitablement le vrombissement des motoneiges et on le voyait ensuite passer à toute allure devant la fenêtre de la cuisine, avec un genou sur le siège et un sourire accroché sur son visage.

          Puis, je repense à Noël et aux fêtes, avec mes yeux d’adultes cette fois.  Je vois mon tout-petit Noël, sans mes parents, sans grands-parents pour mes enfants, je vois ma sœur endeuillée comme moi, je vois mes beaux-parents vieillissants, je vois mon ex-famille recomposée et je me demande ce qu’il adviendra de nous.  Pour la première fois de ma vie, je voudrais fuir, éviter ce temps des réjouissances en famille. Partir dans le sud, partir à un endroit où Noël n’existe pas.  Une chance qu’il y a mes enfants pour qui Noël et la neige ne signifient encore que joie et bonheur. Cela me permet de mettre un sourire sur mes larmes.

 

 

jeudi 16 novembre 2017

Le top 5 des commentaires à ne pas dire à quelqu'un qui vient de perdre un être cher

 

 

5- Il va toujours être là, dans ton cœur. D’accord.  Mais lorsque je marche dans ses champs, que je vais dans sa cabane à sucre, que j’erre dans son atelier, il brille par son absence et je ne me sens pas le cœur remplit, je me sens le cœur vide.

4-  C’est juste son corps qui est mort, son âme restera avec toi, pour toujours.  Ouin…mais son âme elle ne parle pas, elle ne sourit pas et elle ne se fâche même pas.

3-  Il n’est pas partit, il est partout autour, dans les arbres, les fleurs, le ciel et les oiseaux.  Aujourd’hui, je me dis que j’aime bien l’idée, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.  Mais lorsque tu viens juste de perdre quelqu’un, ça semble un peu farfelu et ésotérique.

2-  Il ne voudrait pas que tu sois malheureuse.  Non.  Il vient juste de mourir, il ne trouverait pas ça normal que je sois joyeuse le jour de ses funérailles.  C’est normal que je pleure et que j’aie de la peine.

En passant, je ne suis plus capable des : « Moi, à mes funérailles, je veux que ça soit un gros party, que tout le monde s’amuse et qu’on célèbre la vie ! »

Ben non.

À ta mort, tes proches vont être tristes et c’est NORMAL. À moins que tu aies vraiment un caractère de cochon, les gens vont vouloir te pleurer, pas virer une brosse en écoutant du disco.  Il va falloir que tes proches fassent leur deuil de toi et, le deuil, bien ça passe par la tristesse et la déprime, pas par la fiesta.

1-Est-ce que la maison est à vendre ? Non, vraiment, c’est trop tôt.  C’est trop tôt et ça n’a juste pas de classe.

Là, je vous vois venir.  Que faut-il dire alors ? La réponse est quelque chose comme…rien. Écouter, prendre dans les bras, parler de la personne qui vient de décéder, dire ce qu’on appréciait d’elle, comment on l’a connue, offrir ses sympathies de façon sincère et empathique. Voilà.
 
*Si vous pensez que certaines personnes de votre entourage auraient besoin de ces cue, n'hésitez pas à partager !

 

jeudi 9 novembre 2017

La place des enfants


J’ai deux enfants.  Deux garçons de 6 et 9 ans.  Bien évidemment, ils n’ont pas toujours eu cet âge.  Un jour, ils ont été des bébés.   Un bébé, tu peux l’amener partout avec toi, il est le bienvenu.  Un bébé, c’est mignon, ça fait babababa, ça sourit avec deux dents, ça donne des becs mouillés.  Un bébé tu peux le cajoler, le consoler, le faire rire aux éclats d’une simple grimace ; tu ne peux pas être contre les bébés.  Mais les bébés, ça grandit. Et plus ça grandit, moins c’est mignon. Et plus ça dérange. En présence d’un bébé, on joue du coude pour être le premier à lui faire un prout sur la bedaine.  En présence d’un enfant de deux ans qui lance des objets en signe de protestation, on semble soudainement souhaiter sa disparition (bien que le pitchage d’objets fasse parti du développement normal d’un enfant qui commence à s’affirmer, soit dit en passant).

          Trop souvent, je trouve qu’on exige des enfants qu’ils se comportent comme des mini-adultes.  Je ne compte plus les regards désapprobateurs, les moues sceptiques, les soupirs, les tons de voix agacés, pour des comportements qui, à mon sens, sont normaux chez les non-adultes, vous savez ceux qui sont en APPRENTISSAGE de toutes les règles de la vie en société ?  Alors, pour tous ceux qui croient qu’un enfant ça devrait toujours être tranquille, poli et obéissant et que ça devrait toujours rester bien à sa place sans trop faire de vagues, laissez-moi vous apprendre quelques trucs…ou vous rafraîchir la mémoire (vous savez pour les vieux adultes qui ont eu leurs enfants il y a trop longtemps et qui en oublient des bouts…).

1-    Les enfants c’est bruyant. Ben oui, ça ne joue pas silencieusement.  Ça fait des bruits d’animaux, d’explosion, de voitures de courses, etc.  Et leur apprendre à baisser le volume est un travail long et fastidieux qui demande répétition, répétition, répétition. Si notre enfant projette trop de décibels, ce n’est pas parce qu’on aime ça et qu’on le laisse faire, c’est parce qu’il est en APPRENTISSAGE de baissage de volume et  cet APPRENTISSAGE n’est pas encore tout-à-fait consolidé.

2-    Les enfants ça bougent.  Ben oui.  Non, ça ne peut pas rester assis à la table et discuter tranquillement pendant une heure de temps.  Parfois, un enfant ça s’excite, ça court, ça saute partout. Ben oui, ils ont un temps de concentration moins long que les adultes et ils doivent, tôt ou tard, dépenser leur énergie.

3-    Le partage ce n’est pas inné.  C’est un APPRENTISSAGE long et complexe, encore une fois, qui n’est certainement pas maîtrisé à l’âge de deux ans, ni trois, peut-être même pas quatre.  Ce n’est pas parce que notre enfant n’est pas fin ou pas gentil qu’il capote dès qu’on touche à ses jouets, c’est juste qu’il n’a pas encore compris que s’il prête son jouet, il va pouvoir le ravoir après, qu’il ne l’a pas perdu à jamais.

4-    Le restaurant ce n’est pas fait pour les enfants.  C’est trop de position assise trop longtemps.  C’est trop d’affaires qu’il ne faut pas qu’ils touchent (genre se faire une épée avec le couteau à beurre ou renverser la salière sur la table). Et les menus pour enfants : une catastrophe. Toujours le même maudit menu : spaghetti,  doigts de poulet, pizza, hamburger, grilled-cheese.  À des prix pas vraiment d’enfants, soit dit en passant.

5-    Les enfants sont tous différents.  Ben oui. Ce qui a fonctionné avec un ne fonctionnera pas nécessairement avec l’autre.  Ce n’est pas parce que ta petite nièce Bertha n’a jamais fait de bulles avec sa paille dans son verre de lait que les enfants qui font cela sont anormaux.  Si tu n’as jamais vu un enfant avoir tel ou tel comportement, c’est peut-être parce que tu ne connais pas beaucoup d’enfants au fond ou que tu en connais beaucoup, mais que tu ne les côtois pas si souvent.  Un enfant vient au monde avec sa propre personnalité, tu ne peux pas le façonner comme on façonne de la pâte à modeler.

6-    Un enfant écoute toujours moins ses parents.  Si l’enfant t’écoute plus toi, c’est parce qu’il ne te connaît pas beaucoup. Désolé, mais ce n’est pas parce que tu as dont plus le tour que cette pauvre mère qui se laisse monter sur le dos.    

Je vous en supplie, peut-on laisser les enfants être des enfants ?  C’est trop beau, trop précieux, de pouvoir jouer, rire, courir, crier, s’amuser, sans se retenir.  Ils seront des adultes bien assez vite, avec tout ce que cela comporte de responsabilité, d’obligations et de sérieux.

Lancer ses jouets

jeudi 2 novembre 2017

Parents et activités sportives


Qu’est-ce qu’on est drôle nous les parents ! Souvent, quand j’accompagne mes garçons à leur activité sportive de la semaine, je m’amuse à regarder les autres parents (ben j’essaye de me regarder aussi, mais ce n’est pas évident !).  Et je dirais qu’il est possible de classer les parents présents en différentes catégories…

          D’abord, il y a  le parent trop intense. Celui qui ne manque aucun des mouvements de sa progéniture, les yeux rivés sur sa performance, prodiguant sans cesse ses judicieux conseils : « Bats des jambes plus lentement », « Garde les bras droits », « Respire ».  Le ton est souvent sévère, exigeant.  Au prix que ça coûte ce cours-là, on s’attend à du rendement.  Il va même jusqu’à se déplacer, à se positionner stratégiquement dans le champ de vision de son enfant, pour être certain qu’il voit son regard du style je-m’attends-à-ce-que-tu-te-concentres-sur-ce-que-tu-as-à-faire-ce-n’est-pas-le-temps-de-déconner.

          Ensuite, il y a le parent qui s’en fout complètement.  Ce que peut bien être en train de faire son rejeton dans la piscine ou sur le terrain de soccer, il s’en balance.  Il est là et il attend que ça finisse.  Il ne veut juste pas que ça s’éternise trop. Allez, on se change et on déguerpit, j’ai de l’ouvrage qui m’attend à la maison.

          Il y a le aussi le parent qui vient faire son social avec les autres parents.  « Ah, salut, comment ça va ? Pis, tes rénovations ? », « Hé, allo, t’as l’air en forme cette semaine ! ». Pis ça placote, ça raconte sa vie, ça rit fort, ça s’amuse ferme.

          Il y a ensuite le parent-cellulaire, celui qui « pitonne ».  On ne sait pas trop ce qu’il pitonne (Réseaux sociaux ? Tinder ? Texto au beau-frère ? Article scientifique de fond sur la reproduction des opossums ?), mais il pitonne.  Il ne lève pas les yeux une seule fois, il ne regarde pas personne.

          Il y a également le parent surprotecteur.  Celui-là, il a tout le temps peur que son enfant ait froid, qu’il se fasse une commotion cérébrale ou qu’il meurt de faim après le cours.  Il traîne toujours avec lui deux kits de linge de rechange, 18 collations et une trousse de premiers soins.  Il a tout le temps un paquet de questions pour le prof après le cours.  « Pourquoi le cours n’est-il pas annulé aujourd’hui, le terrain me semble un peu bouetteux ? », « Avez-vous un protocole en cas de blessures graves ? », « Il me semble que l’eau de la piscine est un peu froide, mon fils a attrapé une otite la semaine passée ».

          Il y a également le parent d’une famille nombreuse aux prises avec l’autre parent qui travaille le soir et la fin de semaine. Alors là, respect. Celui-là, il a toute mon admiration parce que, pendant une heure de temps, il doit faire patienter ses autres enfants.  Il passe son temps à courir derrière son 18 mois qui ne tient pas en place et qui grimpe partout, il change le couche du bébé, il essaie de faire le devoir de mathématique du plus vieux, il fouille dans son sac de façon frénétique à la recherche d’une vieille barre tendre égarée, question de gagner quelques minutes de tranquillité.

          Enfin, il y a le parent parfait.  Il est présent, physiquement et mentalement.  Il encourage son enfant sans l’étouffer d’une pression inutile.  Il l’incite à se dépasser, mais à travers des gestes et des paroles chaleureuses et bienveillantes.  Il est attentif sans être trop exigeant.

          Bon maintenant, Ze question : et moi, je suis quel genre de parent ? Il va sans dire que j’aimerais bien être le parent parfait.  Je pense que je le suis, parfois.  Des fois, je placote.  Et je pitonne.  Un peu.

vendredi 27 octobre 2017

Silence, on agresse


Je suis troublée.  Profondément troublée par tous ces témoignages de femmes qui dénoncent leurs agresseurs, par toutes ces plaintes portées à la police.  Je suis troublée par la quantité.  Je suis troublée par le temps.  Par tout ce temps écoulé pendant lequel les victimes ont gardé le silence.  Je suis troublée par la certitude que j’ai que ce n’est que la pointe de l’iceberg.  

  À l’écoute de chaque témoignage, au nom d’un nouvel agresseur qui tombe, j’ai des frissons qui me parcourent tout le corps.  Des frissons de fierté et de dégoût à la fois.  Une fierté de voir que nous sommes peut-être rendus là, à pouvoir dénoncer sans crainte de représailles, ce qui, en soi, constitue un message d’espoir pour toutes les jeunes femmes en devenir.  Je ressens aussi beaucoup de dégoût.  Comment autant d’hommes ont pu agresser autant de femmes ici même, au Québec, un endroit qui se targue de prôner l’égalité homme-femme ?  Comment tous ces hommes ont-ils pu agir en toute liberté sans que personne ne se doute de leurs terribles agissements ?  Qu’est-ce que ça prendra pour que ces hommes comprennent que les femmes ne sont pas à leur disposition, qu’elles ne sont pas un buffet all you can eat ? Une femme.  Une inférieure.  Un objet que l’on peut souiller. Le deuxième sexe.  Le sexe faible.  Je croyais que ces idées appartenaient à une autre époque, à d’autres cultures.  Je suis sous le choc.  Choquée, je suis. Tout ça n’était que de la poudre aux yeux ? On n’est pas si évolué que ça au fond. On est tristement arriéré.  On tolère que les femmes travaillent pour mieux les agresser. Telle la femme au foyer qui ne dénonce pas son mari violent pour ne pas se retrouver à la rue, la femme qui travaille ne dénonce pas son employeur pour ne pas se retrouver dans cette même situation.  Qu’est-ce que ça prendra pour atteindre réellement cette tant convoitée égalité homme-femme ?  N’est-ce qu’une vague utopie ?

          J’ai une grande compassion et une grande admiration pour toutes les victimes qui ont eu le courage de continuer à avancer et qui tentent d’avoir une vie normale malgré tout ce qu’elles portent en elles.  Et je crois que nous sommes tous, de près ou de loin, complices de ces agressions, lorsque nous refusons de voir la réalité telle qu’elle est, lorsque nous donnons trop d’importance à certains personnages publiques, et en faisant croire aux filles, depuis leur tout jeune âge, qu’il faut souffrir pour réussir.

          En espérant que cette vague de #moiaussi puisse amener des changements profonds dans notre société.

jeudi 26 octobre 2017

Des morceaux blancs


Nous marchons tous vers la cabane à sucre.  Nous allons chercher mon père. On est en plein cœur du mois de juin, ça fait une éternité que je suis allée à la cabane à sucre en cette saison.  La flore est pour le moins luxuriante, ça contraste avec la grisaille du mois d’avril.  Nous sommes tous là, les enfants, Richard, ma sœur, mes demi-frères, ma belle-mère et même les deux chiens.  Loïc, cinq ans, chigne parce que les herbes hautes lui chatouillent les jambes.  Nathaël, 8 ans, est déjà loin devant et se plaint des adultes qui avancent trop lentement.

          Nous arrivons à la cabane à sucre, elle a un air abandonné avec tout ce foin qui pousse autour. On entend le bourdonnement des insectes qui ont envahis les lieux.  Nous pénétrons à l’intérieur et je ressens le vide, l’abandon encore une fois.  « Il n’est plus là, qui va s’occuper de moi maintenant ? », semble nous dire la cabane.  Geneviève ouvre l’armoire en métal blanc près de l’évaporateur et sort le sac en feutre rouge qui contient les pots.  J’ai soudainement une envie pressante de les voir, de constater de mes propres yeux ce qu’il reste de mon père. Voilà, Geneviève sort les pots un à un.  Des pots Masson, comme dans la blague de François Pérusse.  Ça en fait quand même une bonne quantité. C’est gris, plus pâle que je l’avais imaginé.  Ma sœur se met à pleurer, je pleure aussi.  Les enfants se chicanent, ils se frappent, je dois les priver de leur tour de 4 roues, j’aurais voulu pleurer davantage mon père et ce vide immense qu’il laisse derrière lui, pleurer sa mort à tue-tête, mais la vie me rattrape, je dois avant tout empêcher mes enfants de se battre constamment, il faut que je m’occupe de cela.

          Nous choisissons un pot, une partie de lui, puis Geneviève range le reste et nous sortons de la cabane.  Ma sœur tient mon père entre ses mains, elle a pensé à s’habiller en noir, moi pas.  Je porte la camisole que j’avais le jour où il est décédé, mais c’est un hasard.  Nous pleurons doucement, pas de gros sanglots, seulement des larmes qui coulent.  À mi-chemin, ma sœur me demande si je veux porter papa à mon tour.  Je dis oui.  On dirait la passation de la flamme olympique, sauf que c’est le commencement de rien.  En fait, non, c’est le commencement de notre vie sans lui.  Nous marchons dans les champs en transportant une partie de notre père dans un pot Masson, c’est notre procession à nous, de la cabane à sucre à la ferme, même si c’est improvisé, ça l’a quelque chose de solennel.

De retour à la ferme, nous embarquons dans la voiture de mon père pour se rendre  à ses terres sur le bord du lac Long.  En fait, ma belle-mère, mes deux demi-frères, ma sœur et moi embarquons dans sa voiture et Richard suit avec les enfants.  Sa voiture, un Toyota RAV-4 qui a eu son lot de problèmes, sera vendue dans deux jours, c’est son voyage d’adieu, son dernier tour avec nous, elle qui nous a tous transportés plusieurs fois à l’hôpital durant le dernier mois.  On passe devant la clairière où se tenait jadis la maison d’enfance de mon père, on roule sur les chemins de gravier qui l’ont vu grandir, on longe le ruisseau dans lequel il a pataugé.  J’ai peine à croire qu’il ne verra plus jamais ces endroits.  Même si la balade est lourde de sens, dans l’auto on évoque plutôt gaiment son souvenir, on jase de tout et de rien, les filles, à l’arrière, on trouve qu’il fait chaud, les gars, à l’avant, qu’il fait froid.  Je tiens dans mes mains quelques fleurs jaunes que Loïc a cueillies lors de notre procession dans les champs, elles sont déjà fanées. La vie les a quittées sans que je ne m’en aperçoive. 

          Après notre pèlerinage sur ses terres natales, nous prenons le chemin du lac Long.  Nous stationnons les voitures et commençons notre courte marche vers le lac.  Un arbre est tombé au milieu du sentier.  Nous le contournons sans rien dire, mais je sais que tous pensent la même chose : qui s’occupera d’entretenir le sentier dorénavant ? Je réalise soudainement tout le travail que mon père faisait pour nous, travail immense que je ne remarquais même plus. Une fois l’arbre contourné, je le regarde à nouveau derrière mon dos, comme si je ne pouvais détacher mon regard de cet arbre mort, pendant plusieurs minutes il m’obsède, je ne cesse de me demander comment nous allons nous y prendre pour dégager le sentier. Je me sens envahie, envahie par l’arbre, envahie par ma souffrance.

Puis, le lac apparaît au bout du sentier.  J’avais oublié sa beauté, oublié le bienfait que la vue d’une étendue d’eau me procure.  Un peu apaisée, je pars à la recherche d’un buisson afin de pouvoir me changer. Quelques minutes plus tard, nous sommes tous debout sur le quai en maillot de bain (en fait, je crois que mes demi-frères sont en sous-vêtements). Il fait une chaleur écrasante.  On se demande alors comment procéder, on se questionne à savoir si on doit d’abord sortir le sac du pot ou non.  Les enfants, eux, ne demandent qu’à se baigner, ils se demandent ce qu’on peut bien foutre à tergiverser autour de ce pot Masson, ils savent qu’il s’agit de grand-papa, mais quand même, ils ont chaud.

          Enfin, chacun finit par y aller à sa façon : saupoudrage au-dessus de l’eau, poignée lancée à la volée, dépôt délicat à la surface de l’eau.  Les gestes sont d’abord hésitants, incertains, on se regarde les uns les autres du coin de l’œil, puis on finit par prendre de l’assurance, on devient créatif, on tente de diriger notre poignée à un endroit précis au fond du lac, on demande si on peut en prendre encore un peu, comme pour un bol de crottes de fromage.  On analyse sa texture dans nos mains, on l’observe.  Quelqu’un remarque les morceaux blancs, on pense d’abord aux dents, mais vu la quantité, on statue plutôt pour des morceaux d’os.  Ce qui me frappe à ce moment-là, c’est que je peux encore toucher mon père, au sens propre du terme.  Cette poignée de cendres au creux de ma main c’est bien lui, je peux encore avoir un contact physique avec lui.  Au départ, j’avais rejeté l’idée de garder ses cendres à la maison, elles m’apparaissent pourtant aujourd’hui comme la seule chose tangible qu’il reste, mon seul point de contact réel avec lui.

          On en est maintenant à orchestrer la scène finale.  Mon père ayant été un grand baigneur, amoureux des lacs, se jetant toujours à l’eau d’un coup, on décide de prendre chacun une poignée de lui dans le creux de nos mains et de plonger à l’eau une dernière fois tous ensemble.  Sous l’air ahuri des enfants, tous les adultes se lancent à l’eau au compte de trois dans une synchronisation surprenante.

          « Ah ! L’eau est bonne ! ». Il me semble que je l’entends prononcer ces mots qu’il a si souvent dits, en ce 19 juin de la fête des pères.