jeudi 13 juillet 2017

Contry Girl

Le fond du 5e rang nord. Comme dans la chanson de la Bolduc. C’est de là que je viens. La campagne. La vraie campagne. La campagne profonde. Avec beaucoup d’espace et pas beaucoup de monde.

J’ai grandi loin de tout. Dans un endroit où on pouvait courir et crier tant qu’on en avait l’énergie. Un endroit où on pouvait avoir l’air de ce qu’on voulait, sans personne pour nous regarder. Un endroit immense qui était notre place à nous, notre domaine, notre royaume. Comme si ma famille et moi étions seuls au monde.

L’adaptation à la vie en société ne fut donc pas simple pour moi. Je me rappelle de nos visites chez ma grand-mère maternelle dans son appartement à Gatineau. On me demandait de ne pas courir et de parler moins fort pour ne pas déranger les voisins. J’étais perplexe, d’abord parce qu’on me demandait rarement ce genre de chose, ensuite parce que je n’avais qu’une vague idée de ce qu’était un voisin. Aussi, il n’y avait pas beaucoup de pudeur chez-nous, on donnait dans le tout le monde tout nu. Évidemment, lorsque j’allais couchée chez une copine au primaire et que je me mettais complètement nue au milieu du salon pour enfiler mon pyjama, on considérait que ça n’avait pas de bon sens. De mon côté, je me demandais pourquoi on préférait que je me cache et qu’est-ce que je devais cacher exactement. Je ne comprenais pas ma copine qui disait : « Mais tu t’es changée devant mon père !!! » d’un air catastrophé. Pour moi, se changer devant son père ou devant sa mère c’était du pareil au même.

J’avais du linge de semaine et du linge de fin de semaine. Le linge de semaine était correct. Le linge de fin de semaine était laid : de vieux morceaux ayant été usés par une dizaine de cousines avant moi. C’était du linge fait pour se salir, fait pour être déchiré, du linge de fond de rang. J’étais toujours étonnée de voir une de mes copines du village arriver chez-nous pour jouer la fin de semaine dans son petit kit rose bonbon, du linge encore plus beau que mon linge de semaine. C’est comme ça que se faisait la ségrégation dans ma campagne natale : les filles du village (lire ici la classe supérieure) et les filles du canton.

Les activités n’étaient pas très structurées chez-nous. C’était jeu libre la plupart du temps. Quelques cours de ballet dans la vieille salle communautaire qui cessèrent dès que le professeur déménagea. Quelques cours de musique donnés par le prof de l’école. Des cours de natation dans la piscine de la polyvalente. Un club d’athlétisme et un club de gymnastique. Un choix plutôt limité. Notre sport c’était de courir après les chatons ou les bébés lapins, de grimper sur des balles de foin, de marcher sur les vieux rails du chemin de fer. Nos talents artistiques on les développait en peinturant la vieille voiture que mon père avait achetée pour se promener sur la ferme et en dessinant sur les murs de la grange.

Chez-nous c’était les mouches noires au printemps, les baignades dans le lac l’été (tout nu évidemment), le bois à corder l’automne et les motoneiges l’hiver. Pas de cinéma. Pas de centres d’achats. Pas de restaurant (sauf une cabane à patates frites). Pas de pistes cyclables. Même pas de mini-pot. Une petite épicerie. Ou un gros dépanneur, ça dépend des points de vue. Un salon de coiffure. Une caisse populaire remplacée par un guichet automatique. Une station-service et un garage. Un parc et une patinoire. Un centre communautaire. Un terrain de baseball transformé en terrain de soccer. Pas de transport en commun. Personne dans les rues passé 21h00 l’été, 17h00 l’hiver. Une fête de la Saint-Jean-Baptiste avec un band local et de la Labatt Bleue tablette. Des feux d’artifices les meilleures années. Peut-être un carnaval. Dur, dur à l’adolescence. Tout le monde a son permis de conduire à 16 ans et se promène dans l’auto de papa-maman. On organise des party dans les maisons privées. Au moins, les maisons sont grandes et les terrains sont vastes.

Je suis partie étudier à Montréal dans la vingtaine puis je suis revenue vivre ici dans ma campagne natale. Je n’aurais jamais cru cela à 16 ans. Je pensais quitter ce trou perdu pour toujours. Mais l’appel de la terre fut plus fort (Maria Chapdelaine sort de ce corps !). J’étais en manque, il faut croire, de me promener pieds-nus dans l’herbe, d’écouter le vent faire craquer les branches des arbres, de l’air pur et de la nuit noire.

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